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Chez Pinter, la tromperie est un art subtil et délicat qui se pratique entre âmes sensibles et cyniques. La Collection en est une savoureuse illustration.

La petite mécanique des sentiments amoureux est décidément fragile. Il suffit d’un doute pour qu’elle se grippe et se dérègle. Le paisible tableau de l’harmonie que rien ne semblait pouvoir troubler se lézarde et laisse alors apparaître des béances aussi sombres qu’inquiétantes. Si certains ont pu en faire tout un drame, Harold Pinter a pour sa part choisi d’en faire son miel. En un acte et quelques beaux mouvements. Avouons notre gourmandise coupable, on s’en est régalés.

 

Tout commence dans l’appartement bon chic et très bon genre, situé dans le quartier huppé de Belgravia à Londres où vivent Harry, impeccable de force tranquille Thierry Godard, et son protégé sans doute amant, Bill, venu des faubourgs ouvriers et laborieux comme Pinter, et devenu jeune créateur de mode, auquel Davy Sardou apporte tout à la fois angélisme et machiavélisme. Ici donc, un soir, un coup de téléphone. Anonyme. Déroutant. Au bout du fil, un homme qui veut savoir.

Cet homme, c’est James, interprété par le formidable Nicolas Vaude. Marié à Stella, styliste, sublime et énigmatique Sara Martins. Ils habitent Chelsea, qui longtemps fut le quartier londonien des artistes. Il veut savoir ce qui s’est réellement passé à Leeds entre Bill et sa compagne. Se sont-ils embrassés ? Se sont-ils touchés ? Ont-ils couché ? Peu lui importent les vagues dénégations, il annonce sa venue au domicile des deux hommes et s’impose en forçant la porte. Une intrusion comme une agression.

Débute alors un jeu complexe de dominant dominé, un brin sado, un soupçon maso. Une autre peinture des rapports humains qu’on peut voir comme l’un des traits saillants de l’oeuvre de Harold Pinter. Ce qui donnera d’ailleurs au réalisateur Joseph Losey matière à dire pour ne pas dire à jouir avec The Servant, dont le dramaturge britannique avait signé le scénario en 1962, d’après le roman de Robin Maugham, film dans lequel l’immense Dirk Bogarde donna tout la mesure de son talent.

 

Dans la Collection, écrite juste un an auparavant, les questions anodines en apparence prennent la forme d’un interrogatoire de police quand elles ne virent pas imperceptiblement à la menace à peine voilée et les réponses restent en suspension comme si tout le plaisir résidait justement dans le détour, dans le clair obscur. Faisons le souffrir encore un peu cet époux au désespoir, c’est si bon de le voir s’agiter, c’est si délectable de le voir perdre pied.

« Pinter, c’est pour moi la référence du théâtre anglo-saxon du 20é siècle« , raconte Davy Sardou, « on ne peut pas rêver mieux que de jouer du Pinter. Parce ce n’est que du jeu, ce n’est que du sous-entendu, du non-dit et de l’ambiance. À jouer, c’est merveilleux. Parce que le texte est fort mais économe. Il y a très peu de phrases qui sont dites et on en pense toujours une autre…  j’adore ce théâtre là ! Il y a des tiroirs, des chausse-trappes… il y a une scène où cet homme me demande si j’ai des olives et bien évidemment on ne parle pas d’olives, on parle de plein d’autres choses sauf des olives mais Pinter a le génie de vous faire dire des choses par le biais de mots anodins. Et je ne sais pas si c’est cruel ou d’une lucidité terrible. Finalement, les rapports humains, les rapports de couple sont des rapports de force et c’est je crois la signature de ce spectacle, que de creuser l’âme humaine et d’en montrer, d’en voir tout le sadisme. »

Mais alors, tromperie ou non ? Adultère ou pas ? Qui ira saura. Ou peut-être pas.

On se souviendra en tout cas longtemps de la belle mise en scène de Thierry Harcourt et du beau sourire, aussi éloquent qu’indéchiffrable, de Stella-Sara Martins… C’est si bon parfois de n’être sûr de rien.

O.D

 

La Collection, une pièce de Harold Pinter, mise en scène par Thierry Harcourt

Avec Sara Martins, Thierry Godard, Davy Sardou et Nicolas Vaude

du lundi au samedi 19h et les dimanches 17h au théâtre de Paris

 

 

 

 

Chant d’amour au théâtre de la Madeleine où se consument chaque soir deux amants en cavale. Bardot et Gainsbourg. « Moi non plus » ?… À vous couper le souffle.

Une suite au Ritz avec vue sur la place Vendôme. Un lit comme une île. Un piano en smoking. Une cigarette qui se consume et trois volutes qui se dispersent dans le clair obscur. Quelques notes qui nous rappellent une grande chanson. La sonnerie du téléphone et un fils qui répond à son père. Il y a cette maison à aller visiter rue de Verneuil. C’est lui. C’est Serge.

 

©Jean-Marie Marion
Dans sa quarantaine encore incertaine mais ça va pas mal en ce moment. Gabin l’a appelé il y a quelque temps. Pour un petit rôle au cinéma et la musique d’un film. Ce sera un requiem. À la mémoire d’un scélerat, le requiem pour un con. Il y a aussi cette collaboration en vue d’un show à la télévision. Avec la plus belle fille du monde qui, depuis peu et une fameuse chevauchée en Harley-Davidson, n’a d’yeux que pour lui à qui pourtant on a toujours dit qu’il était laid.

Justement, elle arrive. Un soir. Blonde incandescente, insolente et conquérante, sensuelle à se perdre, belle à se damner pour au moins l’éternité. Elle a une horde de paparazzis à ses basques et le monde à ses pieds. Jusqu’au Général, le grand, le Charles, qui l’a convié un soir prochain à dîner à l’Élysée. Surtout et pire, elle est très mariée au très jet-setteur et très riche Gunter. Elle, c’est Brigitte. Elle veut qu’il lui écrive une chanson d’amour. L’histoire peut commencer. Mais il faut bien l’admettre, en quelques minutes, elle nous a déjà happé.

©Jean-Marie Marion
Il a suffi de les voir et de les entendre tous les deux pour être embarqués. Mathilde Bisson et Jérémie Lippmann. Incroyables de justesse, troublants de sincérité, simplement fascinants, ils ne jouent pas à faire comme si, ils ne s’égarent pas à imiter. Ils se tentent. Ils se prennent. Ils se déchirent. Ils s’aiment. Ils sont Serge et Brigitte.

De leur liaison dangereuse, aussi brève qu’intense, de leur amour défendu et irrésistible, physique et sans issue, on croyait, comme vous, avoir tout lu, tout compris. On était assez loin du compte. L’auteur, Bertrand Soulier, qui sait ce qu’aimer une femme et écrire une chanson veulent dire, a su nourrir admirablement les pointillés de leur parenthèse. Donnant aux deux interprètes, dirigés avec intelligence par Philippe Lellouche, les mots qui font vibrer et qui nous manquaient.

Mieux encore, en éclairant d’un autre jour le récit de leur si belle histoire. L’une des chansons que Gainsbourg va composer tout au long de la pièce, c’est Bonnie and Clyde. Et le motif comme un leitmotiv va sans cesse renvoyer les deux amants à ce qu’ils étaient aussi et peut-être même d’abord. Des hors-la-loi, des fugitifs. En cavale, comme l’étaient Parker et Barrow. Pas de FBI ici mais l’omniprésence de Gunter Sachs qui avait ses entrées à l’époque au ministère de l’Intérieur. Et le poids, surtout, de la bienséance et de la bonne moralité de la France d’avant soixante-huit.

« Moi non plus » est aussi à cet égard le récit d’un homme et d’une femme résolument attachés à leur liberté. En avance d’un temps sur leur siècle et qui chacun à leur façon ont bougé les lignes de leurs mondes.

©Jean-Marie Marion
« Quand on se penche un peu sur l’histoire de Bardot« , souligne le metteur en scène Philippe Lellouche, « c’est une femme à qui on ne pouvait rien refuser. Elle se met la tête dans le four à dix-sept ans parce que ses parents ne veulent pas la laisser épouser Vadim… Et après, avec Jean-Louis Trintignant, elle appelle le général de Gaulle pour qu’il ait une permission et qu’il puisse venir la voir le week-end !… rien ne pouvait arrêter Brigitte Bardot !! Et on a le sentiment que rien ne pouvait arrêter Serge Gainsbourg. Et c’est à mon avis là dessus que l’histoire d’amour tient, sur la liberté. »

« Une pièce romantique sur une histoire d’amour » pour Lellouche. « Une pièce terrible sur le mensonge amoureux » pour Soulier… « Moi non plus », c’est tout ça à la fois. C’est l’amour qui vous sublime et vous fait accomplir des prodiges. Peu importe qu’il dure cinquante nuits, pourvu qu’au point final, il vous ait rendu plus grand et plus beau. C’est aussi pour ça qu’on aime et qu’on retourne au théâtre, pour être témoin de ces miracles.

O.D

 

Moi non plus une pièce de Bertrand Soulier, mise en scène par Philippe Lellouche

Avec Mathilde Bisson et Jérémie Lippmann

Lumières de Jacques Rouveyrollis

Costumes de Manfred Thierry Mugler

Au théâtre de la Madeleine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jamel Debbouze, sur scène, se montre toujours  aussi iconoclaste et vibrionnant. Après trois semaines de triomphe total en décembre dernier à La Cigale  affichant complet,  il se prépare à laminer toutes les plus grandes salles de France de son humour à la fois karcher et plein de générosité.

 

Le retour de Jamel sur les planches  est une bonne nouvelle! Il nous manquait pendant toutes ces dernières années où il se consacrait non seulement à sa femme et à leurs deux enfants , mais aussi à toutes sortes d’activités artistiques. Il nous manquait car on a besoin de lui, de le voir courir, que dis je, bondir, d’un côté à l’autre de la scène , où il se présente seul, comme toujours, mais qu’il habite comme s’il y était entouré de tous ses amis et de toute sa famille. « Ma mère est la personne qui me fait le plus rire au monde! ». C’est sa vie à lui qu’il nous raconte, son quotidien, ses étonnements, ses effarements, et même ses révoltes face au monde insensé qui nous entoure, avec ses bêtises, ses scandales, mais aussi ses bonheurs.

 

 

 

Jamel n’a peur de rien ni de personne. Il tchatche toujours comme une mitraillette, trop heureux d’être libre de nous faire partager sa joie de vivre, son sens du partage et son humanisme qui débordent de sa verve. Il donne l’impression d’improviser sans limite de ton ni de temps, au gré éventuel des interpellations qui fusent ça et là du public. Son spectacle sera t’il le même le lendemain ?  Pas sûr!

 

 

Il n’oublie jamais ses origines marocaines ni de préciser être né à Paris, avoir grandi à Trappes, et revendique haut et fort, tout en en riant, le composite de sa vie. Le tableau qu’il dresse de lui-même, avec une large palette de couleurs, Jamel va l’accrocher pendant tout 2018 au fronton des plus grandes salles de France.  Quelle qu’en  soit la région, gageons que chacun l’y accueillera à chaque fois comme le plus sympa de ses compatriotes !

 

 

Grégoire Colard

 

Quelques villes et quelques dates…

 

27/1  Châlons en Champagne

28/1  Saint Dizier

31/1  Beauvais

1/2   Amiens

2/2   Rouen

3/2   Le Havre

6/2.  Caen

7/2.  Rennes

8/2   Brest

9/2   Nantes

10/2  Angers

13/2  Montpellier

14/2  Marseille

15/2  Toulon

etc….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec « Nénesse » , à l’affiche du théâtre Déjazet à Paris jusqu’au 3 mars, Olivier Marchal frappe un grand coup, oui… mais un coup de boule.

Le malheur de ces quatre-là, on ose à peine l’avouer, a fait notre bonheur à nous. Chacun son histoire, chacun sa débine et son lambeau d’espoir, quatre naufragés englués dans le minable avant de finir engloutis dans le sordide. Ça commence mal et on sent bien que ça ne finira pas mieux. Comme dans la tragédie antique, c’était joué et perdu d’avance. Et vous savez quoi ? On s’en délecte.

Parce que « Nénesse« , c’est pas du Mickey, c’est du théâtre. On n’est pas non plus ici dans le divertissement aimable et consensuel. Ce n’est pas une petite pièce délicate aux accents raffinés à savourer entre amis choisis. Non, c’est du théâtre quand il choisit de dire le monde et de le restituer dans sa vérité brutale et sale et même salement dégueulasse. C’est du théâtre qui parle de nous et de maintenant. Des migrants qui cherchent à se tailler un coin de ciel plus clément. De ceux qui exploitent leur infortune et qui en même temps ne vivent pas mieux. C’est la France de la jungle de Calais. C’est l’Europe, frileusement repliée sur ses égoïsmes, qui perd le sens de ses traditions et de son histoire. C’est le Monde qui va dans le mur à fond de cinquième. C’est du rouge qui pique et qui tâche.

C’est d’abord un texte d’une incroyable richesse, aux couleurs céliniennes, dont Aziz Chouaki est l’auteur. Le compositeur, devrait-on dire, qui a signé pour chacun des protagonistes une partition sur mesures.

Il faut entendre Goran, porté par le prodigieux Hammou Graïa, raconter son parcours de migrant, ancien boxeur et coach sportif chez Daech. Il faut partager la complainte de Gina, émouvante Christine Citti, séduite un soir d’été parce qu’il était beau, roulait en Harley et qu’il était tout en jeans et aussi guitariste dans un groupe de hard-rock, même que les autres filles n’en avaient que pour lui. Il faut comprendre la trajectoire kafkaïenne d’Aurélien, ancien commis de l’état et fonctionnaire à l’Unesco, qu’un banal renouvellement de pièce d’identité a enlisé vivant dans les rouages de la grande machine administrative. Aurélien, l’homme instruit, honnête et légaliste, à qui Geoffroy Thiebaut sait donner avec une belle justesse toute sa fragilité d’homme blessé.

 

©Jean-Marie Marion

Et puis, et enfin, il faut le regarder vivre, le salaud de l’histoire. Le Nénesse. Ancien « lead-guitare » d’un vague rock-band. Ancien taulard, une pathétique histoire de shit, et puis ancien légionnaire, aujourd’hui chômedu, mais sans pour autant passer par la case allocs, « j’suis pas un lécheur de grolles« . Nénesse, deux AVC en l’espace de quelques semaines, qui crame en mauvais pinard et en jeux de grattage le peu qu’il soutire à sa femme ainsi qu’à ces deux migrants sans-papiers qu’il héberge. Un Français qui ne comprend plus sa France, qui ne comprend pas davantage son époque, qui ne comprend plus rien. Que la mondialisation a laissé K.O et qui tient à peine debout. Nénesse qui vomit, avec une absence totale de retenue, sa détestation des arabes, des jaunes, des juifs, des pédés. Qui pour autant ne votera jamais Front National. Nénesse, mal instruit, mal appris, qui a juste peur et froid à sa Marseillaise. Nénesse, c’est Olivier Marchal qui l’endosse. Et c’est magistral.

 

©Jean-Marie Marion

Autre plaisir, celui de retrouver sur la même scène deux copains d’abord. Olive et Geoff. Marchal et Thiebaut. C’est en allant le voir aux Bouffes Parisiens en 1992, où il jouait le fils de Danièle Darrieux dans « George et Margaret », qu’Olivier a tout d’abord rencontré Geoffroy. Quelques années et quelques soirées pizza plus tard, le réalisateur de Braquo a pensé à l’ancien compagnon de route de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud pour incarner le terrible Vogel, clin d’oeil au Cercle Rouge de Melville, ce flic de l’IGS, (Inspection Générale des Services) devenu cinglé et tueur, le vrai grand méchant de la série. Avec le regretté Denis Sylvain, qui interprétait le commissaire Bordier dans le premier épisode, ils formaient une belle bande de trois. Mélangeant et partageant leurs démons comme leurs fêlures, leur sens de la vie comme leur goût de la nuit. Une amitié à l’épreuve de tout même des « petits marquis du métier » comme les nomme Marchal et qui leur tient chaud à tous les deux les jours de froid. Si bien que lorsque le metteur en scène Jean-Louis Martinelli a pensé à Olivier pour « Nénesse« , celui-ci a aussitôt pensé à Geoffroy. Et il a bien fait !

La suite, ce sera bientôt à vous de voir.

« Nénesse« , on en fait le pari, ne vous laissera ni tout à fait indemnes, ni tout à fait les mêmes. « Nénesse« , un fait divers et tellement plus.

 

O.D

Nénesse, une pièce de Aziz Chouaki, mise en scène par Jean-Louis Martinelli

Avec Christine Citti, Olivier Marchal, Hammou Graïa et Geoffroy Thiebaut

Jusqu’au 3 mars au théâtre Déjazet

 

 

 

 

 

C’est au Théâtre, enfin réouvert, du Musée Grévin, que l’improbable Raphaël Mezrahi nous fait fondre comme de la cire devant ses facéties tellement hasardeuses, paraissant pour certaines avoir ni queues ni têtes, au point de se demander si cet homme est bien fini dans sa tête.

Découvert par le grand public en 1995 grâce à ses vraies-fausses interviews dans l’émission  » Osons » de Patrick Sébastien et ensuite dans Nulle Part ailleurs, sur Canal Plus, Raphaël Mezrahi,   » alias Hughes Delatte, journaliste aux cheveux gras et au chandail marronnasse troué, jamais avare de questions idiotes et totalement décalées », a découvert sa voie de  vrai comique-faux journaliste en visionnant  à 12 ans les shows satiriques de l’Américain Norman Gunston, mais aussi  un certain entretien devenu cultissime entre Pierre Desproges et Françoise Sagan.

 

 

Photo extraite de l’interview de Françoise Sagan par Pierre Desproges dans l’émission Le Petit Rapporteur ( 1975)

 

A l’heure où la cabale court aujourd’hui, affirmant que  tous nos plus grands humoristes français  copient largement leurs collègues américains, leur volant des idées de sketches, on pourrait très bien accuser Mezrahi  d’avoir plagié Desproges. Il en rit:  » Pierre  n’a pas inventé l’absurde, il l’a sublimé ! Cela été la révélation et la confirmation pour moi de ma vraie nature.  Dans la vie, mon entourage s’est toujours étonné que j’instaure, couché dans un pré, une sorte de dialogue nez à nez avec un hérisson !  Pour la télévision, le cinéma ou le théâtre, je mets en scène ceux qui m’inspirent, que ce soient des mamies que j’adore, ou des stars françaises ou internationales, de Nicoletta à Brad Pitt,  en passant par Nabilla, à qui je pose des questions  incongrues qui les déconcertent complètement,  et qui regardent avec stupeur le journaliste que j’incarne alors comme un zombie sorti tout droit d’un asile! « .

 

Nabilla et Raphaël Mezrahi 

 

Sa propre originalité, Mezrahi la propose actuellement , jusqu’au 13 janvier, sur la scène du Théâtre du Musée Grévin, après une tournée magistrale en province, et reprendra ce spectacle assument original au Théâtre de la  Madeleine, à partir 20 mars. Il s’agit en fait d’un show sans metteur en scène ( « On ne met pas l’absurde en scène! On le vit, au hasard « ), avec une projection choisie par le public en levant la main d’une vidéo ratée d’une personnalité, et des réflexions qui paraissent improvisées, venues comme ça au détour d’une mouche qui volette dans la lumière des projecteurs. De fait, l’heure et demie que l’on passe à suivre les (fausses) hésitations de notre artiste , et les pérégrinations ( faussement) hésitantes de son esprit moqueur et extrêmement sympathique , toujours chaleureux, jamais méchant,  nous enchantent.

 

 

Raphaël Mezrahi va aussi prochainement décaler nos esprits, 12 février prochain, en produisant pour la cinquième année consécutive, La Nuit de la Déprime, aux Folies Bergère, où nombre de comédiens, d’humoristes et de chanteurs, voire d’hommes politiques, vont monter sur cette scène mythique afin  de nous tirer des torrents des larmes…de rire !

Ne ratez pas Raphaël Mezrahi, il est irrésistible…

 

Grégoire Colard 

 

Jusqu’au 13 janvier : Théâtre du Musée Grévin. 10 boulevard Montmartre.Paris 9eme.

12 février : Nuit de la Déprime . Folies Bergère. 32 rue Richer, Paris 9eme.

 

 

 

Bluffante à la Nouvelle Ève, émouvante au Petit Saint-Martin, rien n’arrête Nicole Croisille. Surtout pas le temps qui passe. Champagne !!

On avait rendez-vous avec une légende, de celles qui vous intimident et dont on pardonnerait même qu’elles vous toisent. On a rencontré une femme à la gentillesse désarmante, traqueuse comme à son premier soir, bosseuse comme si elle avait encore tout à prouver, et puis drôle et pétillante. Irrésistible, en somme.

Une rencontre en deux temps. À la Nouvelle Ève tout d’abord, dans « Youpi ! C’est reparti », la jubilatoire revue ourdie et mise en jambes par Caroline Roëlands et sa bande de doux dingues. Au Petit Saint-Martin ensuite, dans « Jeanne » de Jean-Robert Charrier et que Jean-Luc Revol, à l’invitation de Nicole Croisille, a mise en scène. Deux rôles aux antipodes l’un de l’autre. Nicole blonde platine et féline dans ses collants noirs comme à Broadway quand elle menait la revue des Folies Bergères. Et Nicole vieillie, coiffée de gris, murée dans la solitude amère du vingt-huitième étage de sa tour anonyme. À chaque fois, un vrai bonheur. Pour nous comme pour elle.

« J’étais heureuse d’aller à la Nouvelle Ève les retrouver tous les lundis et de faire quelque chose que je faisais il y a cinquante ans qu’évidemment on ne va plus me donner la possibilité de faire aujourd’hui. Et cette autre performance, parce que c’est une performance, avec cette pièce que m’a proposée Jean-Robert Charrier, le directeur du Saint-Martin, un jeune homme délicieux de 34 ans… tiens,  je commence à parler comme une vieille conne… que je côtoyais pendant Irma la Douce avec Briançon. »

©Jean-Marie Marion

« Il y avait des tas de signes quand j’ai lu cette pièce qui me faisaient penser qu’il fallait que j’y aille. Même si ça me foutait une superbe trouille, ça correspondait à ce que je voulais faire maintenant, au stade où j’en suis de ma trajectoire. Non, je n’appelle pas ça une carrière mais une trajectoire, parce qu’une carrière c’est calculé à l’avance et ça n’existe pas ! Et j’ai envie de la finir avec des choses qui me plaisent, qui me font gagner du terrain encore en tant qu’artiste, m’épanouir dans ce que je n’ai pas eu l’occasion de tenter avant. Et je voulais tâter de la vieillesse… parce que je me bats contre cette vieillesse ! »

Ce cap parfois si redouté, quand à l’automne de sa vie on se rend compte, comme Jeanne, qu’à attendre de l’autre qu’il vous aime pour vous, on a peut-être tout simplement oublié de vivre pour soi, Charrier le raconte avec une infinie délicatesse. Jeanne qui s’égare, qui entend des bruits qu’elle seule entend. Jeanne qui ne sait plus que mordre et se méfie de ses voisins. Jeanne, une tatie Danielle que les cinq verrous posés sur sa porte protègent du monde des vivants. Acariâtre et de mauvaise foi jusqu’à l’insupportable et finalement émouvante, qu’on aurait envie de serrer dans ses bras.

En épousant le rôle, Nicole Croisille n’a donc pas hésité à jouer avec le propre reflet de son miroir. Sans fard, sans coquetterie.  « C’était pas culotté, c’était un risque. Mais qu’est-ce que je risquais ? Je ne risquais pas ma vie ! Je risquais que ce ne soit pas crédible. Or, apparemment, même des gens qui me connaissent parfaitement me disent: « Quand je t’ai vue, je ne t’ai pas reconnue ! »… C’était ça l’important. D’autant plus que les femmes de ma génération, qui restent encore sur le tarmac comme je le dis, elle font tout pour que ça ne se voie pas. Parce qu’on n’a pas le droit de vieillir ! Les gens n’aiment pas qu’on leur rappelle qu’ils sont en train de vieillir, donc il faut qu’on reste comme on était. » C’est dire si la comédienne s’est ici follement amusée à composer avec le temps qui passe.

©Jean-Marie Marion

Et puis, comme un clin d’œil à sa propre trajectoire, les hasards du métier ont fait que Nicole Croisille se soit retrouvée, en cette fin d’année 2017, dans ce qui était les sous-sols du théâtre Saint-Martin qu’avait investis, en 1978, Marcel Marceau et ses élèves venus du monde entier. Avec l’appui du maire de Paris de l’époque, Jacques Chirac, et de son conseiller culturel, Marcel Landowski, le célèbre mime à la marinière avait créé ici même une école internationale de mimodrame.

Mais Nicole intégra sa troupe bien plus tôt, à la fin des années 50. Elle suivait alors des cours de chanteuse lyrique, tout en dansant à la Comédie Française dans les ballets des comédies de Molière. « On m’avait découvert une tessiture de colorature. Techniquement, c’est infernal. On peut difficilement se laisser aller à l’émotion. Ma réflexion a été de me dire si je ne peux pas, mon corps, lui, doit pouvoir. Je vais donc aller chez Marceau et apprendre à mon corps à traduire l’émotion. Faut être tarée pour faire ça mais je suis tarée. Et au bout de deux mois, la femme de Marcel tombe malade et la troupe avait toute une série de tournées en Amérique du Sud, en Europe, partout. Il m’appelle et il me dit: « Est-ce que vous êtes libre ? »… je n’étais pas majeure… c’est comme ça que tout a commencé. »

Et on se gardera bien de dire que la boucle est bouclée. Le jazz et ses big-bands il n’y a pas longtemps. Le music-hall et le théâtre en cette fin d’année. Allez savoir ce qu’elle nous réserve pour l’année prochaine et toutes les autres à venir. Nicole Croisille reste libre. De ses choix, de ses élans. Comme de nous surprendre encore et c’est tant mieux.

O.D

 

Jeanne, de Jean-Robert Charrier, mise en scène de Jean-Luc Revol

Avec Nicole Croisille, Charles Templon, Florence Muller et Geoffrey Palisse

Pour encore quelques soirs au théâtre du Petit Saint-Martin  

Avant de partir en tournée.

 

 

 

 

 

 

Le 13 novembre 2015, au Bataclan, Hélène Leiris tombe sous les balles. Antoine, son mari, lui dédie une lettre bouleversante, puis un livre éponyme, « Vous n’aurez pas ma haine », dont le texte est aujourd’hui célébré par le comédien Raphaël Personnaz sur la scène du Théâtre du Rond Point. 

 

Ce n’est pas facile pour moi de décrire cette pièce qui m’a laissé paralysé par l’émotion. Le plus simple est peut être de citer d’abord le comédien qui mène ce monologue pendant un peu plus d’une heure, une heure qui passe comme un souffle d’air brûlant.

Raphaël Personnaz, révélé au grand public en 2010 par l’un de ses premiers rôles dans la Princesse de Montpensier, un film de Bertrand Tavernier, a reçu depuis de nombreuses récompenses de ses pairs, dont un César , en 2011, et un Prix Patrick Dewaere, en 2013. Malgré son physique à la beauté angélique qui aurait pu l’entraîner vers une carrière de briseur de coeurs dans des comédies romantiques, nous tenons là un comédien et acteur éclectique qui ne se laisse pas hypnotiser par la lumière de la gloire à tout prix. Avec ce texte d’Antoine Leiris, « Vous n’aurez pas ma haine », qu’il a découvert après sa parution en livre,  grâce au metteur en scène Benjamin Guillard , il a compris que c’était un devoir pour lui de le partager sur scène avec le plus grand nombre, alors même qu’il doutait pouvoir le faire, non pas en tant que comédien, mais en tant qu’homme. Il a finalement choisi de ne pas se mettre dans  peau d’Antoine Leiris, qui a perdu sa femme au Bataclan, mais d’être sa voix. Il a fallu à Raphael des mois de répétitions, tant il y pleurait, pour arriver au bout des mots. Pour dépasser les maux. Et il fait preuve sur scène, d’une force, d’une assurance et d’une virilité à toute épreuve. Un vrai soldat de l’amour.

Au Théâtre du Rond Point, il est seul, face à une chaise vide, accompagné parfois par quelques notes de musique jouées presque en sourdine par une pianiste délicate que l’on devine derrière une rideau translucide, évoquant comme  une âme féminine planant dans la salle, celle d’Hélène. Peut être. Sûrement.

Les spectateurs sont pétrifiés, silencieux. Certains pleurent. Moi aussi. Mais on rit aussi, parfois. Comme un exutoire. Tout simplement parce que ce texte est celui du  refus de céder à la haine vis à vis des terroristes, qui n’attendent que cela. Ne pas céder. Continuer, malgré tout. Et surtout. La vie est là, notamment avec cet enfant encore tout petit qu’Antoine a eu avec Hélène. C’est l’heure de lui raconter les souvenirs drôles et heureux et de le faire grandir dans un monde qui ne peut pas, qui ne doit pas être celui de l’horreur absolue , mais de la tendresse, de la joie, du partage et de l’altruisme.

Dans cette pièce, à la fois dure et tendre, dont on ne sort pas intact, on l’aura compris, s’entremêlent des moments de douleur intense, des cris d’incompréhension et de révolte, mais aussi des envolées d’émotion à corps perdu et de lyrisme absolu. Un véritable hymne à l’amour et à la vie.

Je ne peux pas critiquer « Vous n’aurez pas ma haine« …. Juste dire: « Allez y! ».

 

Grégoire Colard

 

Jusqu’au 10 décembre au théâtre du Rond-Point ( Complet)

Du 2 mars au  14 avril 2018 au théâtre de l’Oeuvre

 

 

Irrésistible comme l’amour, léger comme un doux rêve, c’est un beau moment de théâtre que signe Nicolas Briançon. Comme chez lui chez Sacha Guitry.

C’était l’un des grands rendez-vous annoncés du début de saison. De ceux qui vous donneraient presque envie que le plagiste avant l’heure replie ses transats, le guide son guide et que l’été aille se faire voir ailleurs, qu’enfin on se retrouve bien tassé les genoux pas loin des oreilles dans le fauteuil de son théâtre parisien. La Madeleine, en l’occurence. Nicolas allait s’inviter chez Sacha, Briançon chez Guitry ! L’été et ses plus beaux soleils à en juger l’affiche, pas rancuniers, joueraient finalement les prolongations. On y voyait comme une promesse de douce félicité. Un bonheur en perspective. Un kif en embuscade. Autant le dire, la suite ne nous a pas douchés. Et que c’est bon, parfois, d’avoir raison !

C’est un Guitry saisi dans la folle inconséquence de son jeune âge que nous propose Briançon. Il n’est pas encore tout à fait devenu LE maître mais il excelle déjà dans l’art d’aimer lorsque en 1916, alors que le monde se déchire et qu’à cent kilomètres à peine de la Capitale on meurt dans les tranchées, il présente aux Bouffes-Parisiens « Faisons un rêve« , pièce écrite en seulement deux jours, légère comme l’amour qui naît, qui vous bouscule et vous remue et vous renverse. Une pièce que Sacha lui-même jouait aussi vite qu’il l’avait composée.

Oui, comme une partition. Parce ce que c’est bien de rythme et de musique qu’il est question. Le rythme comme la pulsation d’un coeur qui s’emballe et la petite musique que fait la raison quand elle déraisonne. Nicolas Briançon ne l’a que trop bien sentie, cette urgence de l’instant dont Guitry se délecte. Comme il a su retenir au vol le bonheur qu’il nous offre en partage. Celui si fugace de la première fois. Après viendront les jours et tous les autres soirs, après viendront s’insinuer le doute et la monotonie alors savourons jusqu’au bout cette première nuit, que rien ne saurait entraver ni remettre à plus tard puisque il sera trop tard.

Et jouissons déjà de nous sentir fébriles, impatients au point d’imaginer à distance le chemin qu’est en train de parcourir jusqu’à nous celle que nous avons élue et que nous allons aimer, pourvu qu’elle vienne !! Elle avait donc raison Jacqueline Delubac, l’une des femmes de sa vie, quand elle disait à Guitry:  « Sacha, tu es un diable électrique ! Tu connais les escaliers cachotiers du cœur ! »

C’est un Guitry ainsi intelligemment rendu à cette merveilleuse vivacité dont nous régale Briançon. Tout en joie lui-même de se fondre dans les élans  de cet amant pressé.  Séduisant comme le diable, un homme à qui on ne sait pas dire non. Comme on ne peut dire que oui à l’aimée, Marie-Julie Baup, tout simplement délicieuse et dont on se surprend à guetter soi-même la venue. Quant au mari, volage, menteur et âpre au gain, il fallait tout le talent d’Eric Laugerias pour, après Raimu et quelques autres, nous le rendre aussi drôle et touchant à la fois. On n’est pas près non plus d’oublier Michel Dussarat qui, dans son rôle de valet de chambre, achève de nous convaincre qu’il est définitivement d’une autre planète.

Ce n’est évidemment pas exhaustif, l’homme de théâtre est prolixe, mais on avait aimé Briançon chez Shakespeare (la Nuit des Rois, le Songe d’une Nuit d’été, Roméo et Juliette) comme on l’avait aimé chez Ben Johnson (Volpone), on n’avait pas non plus boudé notre plaisir de le voir s’inviter chez Graham Greene (Voyages avec ma Tante)… on a adoré le découvrir chez Guitry, qui fut d’ailleurs pendant de longues années comme chez lui au théâtre de la Madeleine.

Avec « Faisons un rêve« , on s’est même dit qu’il était de retour à la maison.

 

O.D 

Faisons un rêve

de Sacha Guitry, mise en scène de Nicolas Briançon

Avec Nicolas Briançon, Marie-Julie Baup, Eric Laugerias et Michel Dussarat.

au théâtre de la Madeleine

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec « le Temps qui reste », Philippe Lellouche et sa bande nous offrent une bulle d’espoir. Mieux vaut tard que jamais, il est toujours temps de s’aimer.

C’est sa signature. Sa marque. Son empreinte. Et c’est aussi pour ça qu’on l’aime, qu’on le suit et qu’on retourne chez lui comme on retourne chez un ami. Il y a toujours de l’amour et de l’amitié dans l’air que respire Philippe Lellouche. Elles mordent, elles grincent mais il y a toujours de la tendresse et de la bienveillance dans ses comédies. Une heureuse constance qui, depuis « le Jeu de la Vérité » il y a déjà quelques saisons jusqu’au « Temps qui reste » aujourd’hui, ne se dément pas.

Si l’époque prête beaucoup, sans doute beaucoup trop, à la débine, au flingage en règle et au ricanement, l’auteur et comédien garde résolument son cap de bonne espérance. Et c’est fou comme avec lui, le plus grave quand il survient peut en même temps offrir la chance de vivre enfin le meilleur.

C’est ce qui, ici, va arriver à Emma, Adrien, Paul et Franck. Quatre amis de toujours, quatre copains d’abord en dépit de tous les vents et marées que la vie a pu dresser sur leurs chemins. Réunis le jour des obsèques du cinquième, fauché dans sa cinquantaine, ils vont prendre le temps du regard dans le rétroviseur des années passées. Ils vont surtout prendre celui de se dire ce qu’ils ont tu avant de reprendre le cours de leurs vies… elles ne seront plus jamais tout à fait les mêmes. Et dieu que c’est drôle ! Et diable que c’est émouvant !

 

 

Parce que Lellouche sait de quoi il nous parle. Parce que les questionnements, les renoncements, les peurs et les élans tout juvéniles de ses personnages, sont fondamentalement les siens, et les nôtres. Parce que Lellouche ne sait pas se murer dans ses certitudes, qu’il n’en a tout simplement pas, qu’il doute et qu’il cherchera sans doute toujours, ce qui lui évite au passage de moraliser. Et il y a chez lui, ici particulièrement, ce mot, ce trait d’esprit, ce sens du cocasse et même parfois du burlesque qui, à point nommé, viennent nous rappeler qu’il vaut peut-être mieux rire que pleurer.

« Le temps est un ennemi qui est mon meilleur ami, qui m’inspire en permanence et qui en même temps me terrifie. Et comme tout ce qui me fait peur, m’angoisse, me terrorise, j’en fais des pièces drôles parce que c’est le meilleur moyen de faire la paix. Chateaubriand disait « ce que tu ne peux pas éviter, embrasse le »… voilà, c’est ce que j’essaye de faire. Tout en riant. »

Nicolas Briançon, qui a signé avec joie la mise en scène, l’a bien cerné. « Philippe, c’est un grand nostalgique, un grand sentimental. C’est un type dans le fond assez sombre, assez tourmenté, qui écrit des comédies. Et c’est pour ça d’ailleurs que ce sont des vraies comédies, c’est parce que le fond est tragique… comme dans les grandes comédies. Et puis, son univers me plaît. »

Philippe Lellouche, son monde à lui, c’est un monde de copains. D’amis. « Dans la jubilation du temps, il y a cet amour fou que j’ai pour l’amitié. Je pense qu’une femme s’en va et qu’un ami reste. J’ai encore ce machisme en moi que j’essaie de soigner. Je le fais dire à un moment dans la pièce « Tu es un ami formidable, un amant merveilleux mais tu es un mari déplorable »… j’espère ne pas être tout à fait ça mais il y a quelque chose en moi là-dedans qui n’est pas faux. Je suis un pédé qui n’aime pas le cul avec les hommes !  Je suis un mec qui adore ses copains !  »

Nicolas Briançon de compléter : « C’est à dire que pour Philippe, le monde c’est une histoire d’hommes… avec des femmes autour. »

Les hommes de sa vie de théâtre sont d’ailleurs toujours là. Impeccable en dandy soucieux de ses souliers et surprenant de loufoquerie, David Brécourt. Irrésistible de drôlerie, sans doute le plus môme de tous, Christian Vadim, qui de mieux en mieux se fait un prénom. Et puisque une femme est partie, une autre est arrivée, en la personne de l’émouvante Noémie Elbaz. Une bande comme le théâtre a parfois la bonne idée de nous les tricoter. « le Temps qui reste« , une histoire pour ne pas perdre le goût de la nôtre.

O.D

 

Le Temps qui reste

La nouvelle comédie de Philippe Lellouche et sa troupe

mise en scène de Nicolas Briançon

Au Théâtre de la Madeleine

 

Pour une bonne nouvelle, celle-ci est de taille. Chez Jean-Michel Ribes, au théâtre bien vivant du Rond-Point, à Paris, on va continuer cette saison de réinventer le Monde.

Il donne le vertige ce début de saison au théâtre du Rond-Point, à Paris. Au fronton s’affichent déjà pas loin de huit spectacles qui tous donnent envie de ne pas rester chez soi, blotti transi d’ennui dans le confort trop douillet de ses certitudes.

Voilà qui dans le bel ordonnancement consumériste des Champs-Elysées, l’autre boulevard du toc et du bling, ne cesse décidément d’étonner. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un théâtre, c’est plutôt un rêve de théâtre, le Rond-Point.

Depuis quinze ans, l’air comme la parole y circulent sans entraves. Un spectacle en appelle un autre qui annonce lui-même la prochaine rencontre et inversement. C’est le grand bal bouillonnant des mots et des idées qui ne cessent de dialoguer et de s’interroger. Et on ne s’ennuie pas. Jamais. Ici, on danserait même bien jusqu’au bout de la vie.

Cette saison, le Rond-Point sera un bateau du temps de la marine à voile. Quand le Monde avant d’être conquis et taillé en pièces, restait surtout à explorer et à découvrir. Alors qu’il vient d’être reconduit pour cinq ans à sa barre, Jean-Michel Ribes s’est d’ailleurs voulu et rêvé pirate. La bonne idée ! Ribes, juste un môme ?

« Les pirates, c’est des gens pas exactement dans la règle, dans la norme. Ils vont ailleurs, ils bousculent, ils prennent d’assaut d’autres bateaux et ils y mettent leurs valeurs, leurs rigolades. Pour pouvoir respirer, il faut s’inventer un air qui est à soi. Dans cette société un peu définitive, on nous demande de regarder la réalité en face, quelle réalité? Je préfère, comme le surréaliste belge Louis Scutenaire, regarder la réalité en farce. »

 

©Jean-Marie Marion

 

Et à cette même réalité que nos smartphones nous promettent aujourd’hui augmentée, Jean-Michel Ribes préfère cette saison le rêve. Mais le rêve lui aussi augmenté.

« Je pense que les gens qui disent le Monde, ce sont ceux qui l’inventent. Seuls les grands poètes ont dit le Monde. Que ce soit Homère, Dante ou Hugo, quand vous les lisez, vous savez ce qu’était le XIXé siècle, la guerre des Atrides… tandis que les gens qui «font du réel » , ils recommencent en moins bien ce que la réalité leur propose et à mon avis ils ne disent rien. Je pense que si on n’invente pas, on n’est pas dans le réel. Le réel, c’est l’invention. Le réel, c’est la fiction.

C’est aussi pourquoi je crois que le théâtre, ça ne peut être justifié qu’à partir du moment où c’est une issue de secours, à partir du moment où on dit, ben vous voyez, venez là et vous verrez que tout n’est pas foutu. Et c’est ça que j’essaye de faire.

Parce que je ne suis pas construit pour devenir ni préfet, ni évêque, ni notaire, ni maréchal de France. Je n’arrive pas à rentrer dans les cadres… donc, j’en invente un autre. »

Tout de même, sans avoir jamais nourri de rêves de notable installé, quand on sait la fragilité des hommes et des femmes de théâtre, quinze ans à la tête d’une maison comme le Rond-Point peuvent à tout le moins poser question. Il faut quoi ? Savoir plaire ? Déplaire ? Se montrer ? Jouer des coudes et se jouer des codes du Pouvoir ?

« Le code du Pouvoir, je vais vous dire, je ne le maîtrise pas. La seule chose que je maîtrise si je peux m’exprimer ainsi, c’est de rester libre. Et je dois dire que j’ai bénéficié ici d’une immense liberté. Personne ne m’a jamais rien dit de faire. En revanche, on est l’un des théâtres les plus fréquentés de France et ils ne nous donnent pas d’argent. On a 65% de l’argent à trouver. C’est à dire qu’ils se sont dit une chose, puisqu’il peut le faire pieds nus, pourquoi lui donner des chaussures ! 

Mais en dehors de la liberté de programmation, j’ai fait des choses ici… et cette saison, on va faire le premier opéra pornographique qui ait jamais été fait! (Opéraporno, de Pierre Guillois, à partir du 20 mars, pour celles et ceux qui se demanderaient)… C’est un peu notre destin d’être les mauvaises herbes de la culture… Quand on a amené Kerry James ici avec « A vif » et qu’on voit que la moitié de la salle sont des gens de banlieue qui n’ont jamais été au théâtre ! Quand on voit ici ce que fait Dominique Simonnot avec « Comparution Immédiate », ce texte sur ces gens qui sont jugés en cinq minutes… Voilà, on essaye de raconter des choses qui existent et en même temps de les réinventer. On essaye d’aller dans des chemins qui sont pas trop piétinés. »

C’est souvent comme ça avec Ribes. Aux jeux un peu vains du « moi je », l’homme préfère le pari du « on ». L’aventure ensemble plutôt que l’exercice solitaire.

« On disait toujours la bande à Ribes, mais oui ! J’avais écrit une phrase quand j’étais jeune qui disait: « Ecrire une pièce me rend malade, la monter me guérit ». Pourquoi ? Parce qu’on est ensemble. Tout d’un coup, on est avec des gens. Et c’est ça qui est magnifique, au théâtre, rien ne se fait sans les autres. On est mêlés, on est constitutifs de l’oeuvre. C’est ça le dialogue de théâtre, c’est la vie. Ce mélange qui n’existe que là et qui d’ailleurs fait que le théâtre n’est pas mort, parce qu’il aurait dû disparaître, avec le cinéma, la télévision, le numérique. »

 

©Jean-Marie Marion

 

La jubilation d’essayer, de tenter, d’inventer le réel pour dire le monde autrement, se déclinera jusqu’aux beaux jours en une trentaine de spectacles, de moments, de rencontres.

On croisera, entre beaucoup d’autres, les grands enfants de Raymond Queneau et de François le Lyonnais que sont Paul Fournel ou Marcel Bénabou, avec les Cinq Coups de l’Oulipo, cette magnifique fabrique à bijoux littéraires et poétiques.

On redécouvrira Emmanuelle Devos dans Bella Figura que Yasmina Reza a écrite et mise en scène. Jean-Claude Gallotta et les danseurs du groupe Emile Dubois rapprocheront le rock et la danse contemporaine avec My Ladies Rock, variations chorégraphiques autour des grandes icônes féminines de la pop et du rock.

La cinéaste Claire Devers signera ici sa première mise en scène au théâtre avec Bluebird de Simon Stephens. Pierre Arditi viendra lire ce qu’il aime tandis que Kader Aoun, créateur avec Jamel Debbouze du Jamel Comedy Club nous proposera son festival, « Parlez-vous Stand-Up ?», quatre jours avec Thomas VDB, Mathieu Madenian qu’on connaît déjà et quelques autres qu’on entendra pour la première fois.

Autant d’instants jubilatoires, passionnants, indispensables et dérisoires, essentiels et légers. Autant d’instants volés au temps qui nous rend sérieux. Jean-Michel Ribes l’avoue lui-même sans se forcer : « C’est ce qui me permet de continuer d’avoir quatorze ans et demi. Je n’ai pas dépassé cet âge là… et heureusement. »

O.D

 

Théâtre du Rond Point
2, bis avenue Franklin D.Roosevelt
75008 Paris
01 44 95 98 21