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Aux vannes qui s’assèchent, il préfère les mots qui se jouent de lui. Son histoire est un voyage. Michaël Hirsch est un bonheur qu’on n’attendait plus.

Il est comme un môme, ce garçon-là. Avec ses cheveux qui pointent comme des exclamations et qui ondulent comme des points d’interrogation. Ce regard clair posé sur vous dans la salle comme sur le monde qui l’entoure, d’où percent tout à la fois malice et bienveillance. Et cette question qu’il se pose sans cesse quand d’autres ont renoncé, pourquoi ?

Pourquoi la vie, pourquoi l’amour, pourquoi le temps qui passe, pourquoi la mort ? C’est vrai ça, pourquoi ? Pourquoi tout ça ? Il a l’âge pourtant de regarder loin devant, sans trop se soucier du détail qui ralentit. Mais non, il s’interroge, il prend le temps de la parenthèse, de l’aparté et de toutes les questions.

« On m’a dit souvent « mais tu es sûr de vouloir l’appeler Pourquoi ? ton spectacle ? » Mais bien-sûr que je veux ! Ce Pourquoi ?, c’est le personnage central de la pièce en fait. C’est une porte ouverte incroyable pour dénoncer l’absurdité du monde. Et puis aussi, une porte ouverte sur la fiction. Et j’ai toujours été plus intéressé par la fiction que par la réalité, je trouve qu’elle dit beaucoup plus de choses de notre quotidien et de notre humanité ».

 

©Jean-Marie Marion

C’est tendre, poétique, drôle, surréaliste. C’est nourri de mots, riche de sens, prolixe et fertile. Avec Pourquoi ?, Michaël Hirsch nous raconte une histoire, la sienne, la nôtre, du premier matin jusqu’au dernier soir d’une vie.

« C’est exactement ça ! C’était mon envie avec ce spectacle. J’ai toujours aimé qu’au théâtre, on m’emmène dans des fantaisies. Je le trouve tellement beau ce lieu, au coeur des villes, où on arrive à nous déconnecter de notre quotidien. Je trouve ça magnifique ! C’est un voyage à peu de frais finalement. Et c’est ce que j’avais envie de faire. D’être le guide d’un voyage, le temps d’une heure vingt de spectacle, de prendre les gens par la main, en leur disant: Venez, je vous emmène, on part loin, on s’évade tous ensemble… et après je vous ramène tranquillement et avec douceur dans notre monde. La poésie, la fantaisie, c’est ce qui nous manque et c’est ce que j’avais envie de ramener sur scène, parce que moi c’est ce qui me bouleverse en tant que spectateur ».

Un voyage avec des mots pour seul bagage, compagnons espiègles de sa route singulière. On le croit jongleur habile mais c’est eux qui jouent avec lui. Et parfois même, lui échappent.

« Ah, mais complètement ! Ils m’échappent déjà au moment de l’écriture, où il se passe quelque chose d’assez magique, il leur arrive de prendre le pouvoir ! J’ai une idée de ce que je veux faire et c’est eux qui décident. J’ai vraiment cette sensation… il y a un moment où ce sont les mots qui parlent. Et il y a un moment surtout où, moi-même, je deviens spectateur des mots qui commencent à jouer eux-mêmes entre eux… ce sont des moments magiques. Et oui, ils m’échappent parce qu’aujourd’hui, j’ai la chance de jouer devant du public et que ces mots on les partage. Les gens partent ensuite avec ces histoires. Et ces mots-là, que j’avais posés sur une feuille de papier, ça devient leurs mots, ça devient leur histoire ».

Et s’il y en a un d’ailleurs avec lequel il a du mal, lui qui les aime tant, c’est bien le mot « faute ».

« On dit qu’on fait des « fautes » d’orthographe. C’est rigolo quand même à quel point notre langue nous trahit. Des fautes… ce ne sont pas des fautes, ce sont des erreurs ! (rires) Le français est drôle pour ça, c’est à dire qu’on a vraiment une très haute opinion de notre langue, à tel point que lorsque on fait une erreur, ça devient une faute ! Voilà, on doit être puni sur le champ ! (rires) Et puis il y a un mot curieux, « étranger ». On appelle ça des « étrangers », comme s’ils étaient étranges. On les met déjà beaucoup à distance de nous… Vous voyez, parfois les mots se jouent de nous dans le bon sens. D’autres fois, ils nous trahissent un peu. Ils nous font faux-bond (sourire). Et c’est ce que j’essaie de faire avec ce spectacle, de transmettre ce plaisir des mots. Si on partage les mêmes mots, on partagera les mêmes nuances de pensées et il y a alors beaucoup plus de chances qu’on s’entende les uns les autres. D’ailleurs on le remarque,  dans tous les régimes autoritaires, ça a toujours commencé par un appauvrissement du langage ».

©Jean-Marie Marion
Bienveillant à l’égard des mots, même s’il arrive souvent qu’avec lui ils vivent donc leur propre vie, bienveillant pour les autres, il en serait presque anachronique, Michaël Hirsch. Comme s’il s’était trompé de siècle.

« Sur scène, je m’impose cette bienveillance. J’ai la chance de faire ce que j’aime, de jouer. La responsabilité qui en découle, telle en tout cas que la conçois, c’est de ne pas exposer mes colères. Et puis au fond, la colère, la haine, la guerre, depuis le temps… on voit bien que ça marche pas très bien, alors tentons autre chose ! (rires) Je ne sais pas mais j’ai l’impression d’être en plein dans mon siècle, justement. Il n’y pas de raison pour qu’on accorde moins de crédit à l’optimisme qu’au pessimisme. Au contraire, je pense être au bon endroit. Je me rends compte que ce discours bienveillant est partagé par tellement de gens ! On est tellement en attente de ça ! En fait, on arrive au bout de ce truc de peurs, de colères… Pour moi, c’est un acte révolutionnaire de dire: soyons bienveillants les uns envers les autres ! » 

De ce point de vue, Pourquoi ? nous remet à la bonne heure et c’en est un vrai, pour le coup, de bonheur. D’ailleurs, à bien y réfléchir, s’il avait raison l’humoriste ? S’il voyait juste, le funambule ? Pourquoi faire le pari avec lui de la bonne espérance ? Allez savoir. Mais pourquoi pas ?

O.D

Pourquoi ? Un seul en scène de Michaël Hirsch, mis en scène par Ivan Calbérac

Jusqu’au 30 juin au Studio des Champs-Élysées

Après Tartuffe de Molière, la comédie Douce Amère de Poiret. Et encore un beau succès pour Michel Fau, dont la liberté ne manque décidément pas d’esprit.

L’oiseau est aussi beau qu’étrange, aussi rare que singulier, ce qui ajoute à son indéfinissable charme et rend précieuse chaque occasion de le voir sur scène et de le rencontrer. L’impression à chaque fois de vivre un moment entre parenthèses. C’est d’ailleurs dans la loge si chargée d’histoires et de souvenirs de Jean-Claude Brialy aux Bouffes-Parisiens, que Michel Fau nous a reçus ce jour-là. À une heure du lever de rideau, comment le dire mieux, on était déjà au théâtre.

Après ce faux dévot de Tartuffe avec Michel Bouquet qui, en début de saison, fit jubiler le public du théâtre de la Porte Saint-Martin, c’est donc à Elizabeth et Philippe que Michel Fau s’est intéressé, passant du 17é siècle aux années 70 avec une aisance presque insolente et une totale insouciance du qu’en pensera-t-on. Douce Amère que Jean Poiret écrivit à l’âge de quarante ans, trois ans avant la Cage aux Folles, nous raconte l’histoire d’un couple que le temps a usé et va bientôt désunir. Elle s’apprête à voler vers sa liberté et ses fantasmes. Tandis que lui se tient encore sur le pas de la porte et tente, avec l’élégance et l’humour sublimes des perdants magnifiques, de la guider au mieux sans totalement renoncer à mettre en scène, une dernière fois, ses joutes amoureuses.

« C’est une analyse clinique des comportements humains et vous savez, c’est comme Jean Racine qui écrit Phèdre, c’est l’un des plus beau rôles de femme et c’est écrit par un mec. Là c’est pareil, c’est un homme qui écrit un rôle de femme magnifique, face à ses fantasmes. C’est comme si elle avait besoin de trois hommes différents pour remplacer son mari. Et elle n’arrive pas à le remplacer, en fait. Je pense qu’elle s’interdit certaines choses. Elle s’autocensure avec cette recherche de liberté. Et c’est pour ça que c’est un sujet qui me semble important. Depuis les années 70, où on était beaucoup plus libre et beaucoup plus ouvert, je trouve qu’on s’est renfermé, on est devenu plus raisonnable. On essaie de tout justifier, de tout baliser alors que le fantasme, la passion, l’amour, le désir, tout ça reste absurde, inexplicable, mystérieux. Et c’est bien que ça le reste. »

 

©Jean-Marie Marion
Avec Douce Amère, on redécouvre peut-être ce qu’aimer vraiment l’autre veut dire. Les mots de Philippe, souvent d’une irrésistible drôlerie, soulignent l’esprit brillant qu’il est. Ils racontent aussi sa peine et en disent long sur l’amour qu’il porte à son épouse. Un amour pour elle, pas un amour pour lui-même. Il est malheureux mais il n’est pas jaloux. Comme Michel Fau sait l’être lui-même, qui s’avoue sans fard incapable de jalousie, dans sa vie sentimentale comme dans son travail. On découvre aussi et surtout la belle langue de théâtre dans laquelle écrivait Jean Poiret.

« Ah, je trouve ça très important. Et le fond et la forme. C’est à dire, j’aime bien quand les pièces disent des choses subversives et insolentes, qui dérangent, qui décalent les repères et j’aime aussi quand il y a un style. Et là, il y a vraiment un style. Assez littéraire d’ailleurs. Mais qu’on lui reprochait en 70 et que certains théâtreux lui reprochent encore aujourd’hui (sourire). Mais en effet, la langue est très très belle… Je lis beaucoup de pièces et c’est vrai que je suis attaché à la poésie. La poésie, c’est la réalité sublimée, chantée ou rêvée… je suis sensible à ça. »

C’est avec cette même poésie que Fau, en s’inspirant des films de Lautner et de Kubrick ou en empruntant au designer Pierre Paulin, a revisité les années 70 qu’il nous livre telles qu’il s’en souvient ou mieux, comme il les a fantasmées. Et des décors aux costumes, les tableaux qu’il a su composer sont absolument jubilatoires.

« Les costumes sont des copies des costumes de l’époque, qui était assez audacieuse même pour les hommes. Mais c’est vrai qu’ici on a rêvé. Moi ce que j’aime, c’est aussi ce que j’ai fait sur le Tartuffe ou sur le Montherlant (Demain, il fera jour), c’est rêver sur une époque… donc je la réinterprète. Mes modèles, c’est Kubrick, c’est Fellini ou Scorcese et c’est vrai qu’ils délirent sur une époque. C’est pas vraiment de la reconstitution historique mais c’est pas de la modernisation… c’est une vie de fantasmes. »

Dans ces mêmes années 70, Michel Fau était un enfant mais il se souvient d’années incroyablement foisonnantes, où pouvaient sortir la même semaine la Grande Bouffe de Marco Ferreri, la Maman et la Putain de Jean Eustache et la Maison de Poupée de Joseph Losey. Ces mêmes années où lui et ses parents montaient une fois par an à Paris et passaient, tout à leur gourmandise, des grands classiques de la Comédie Française aux comédies des Grands Boulevards. Ce qui explique sans doute qu’aujourd’hui, le comédien, comme le metteur en scène qu’il est devenu, voyage sans entraves d’un monde à l’autre, sans se soucier des étiquettes, des frontières invisibles du métier et des afféteries du moment.

« J’avais perdu ça… J’aimais autant Maria Casarès que Maria Pacôme, j’avais pas de filtre en fait. J’allais voir toutes les pièces d’Antoine Vitez, j’allais voir aussi toutes les pièces de Jacqueline Maillan, je n’avais vraiment pas d’oeillères et après j’ai perdu ça. Parce qu’après on est pris dans un système, on nous dit c’est ça qu’il faut aimer, pas ça... Mais depuis, je suis redevenu fidèle à mes délires et ça va beaucoup mieux. Et d’ailleurs avec le Poiret, il y a toute une jeune génération qui découvre, qui trouve ça merveilleusement écrit, qui aime… parce qu’il n’y a pas d’a-priori. Mais je la paye cette liberté. C’est dur. Il y a des jours où je me sens seul. Parfois je parle de projets à des acteurs, ils ne comprennent pas où je vais… Mais je pense qu’être artiste, c’est ça. C’est être fidèle à ses rêveries… Un artiste, c’est un punk, un rocker, c’est un ringard, un décadent, un fou-furieux. »

 

©Jean-Marie Marion
Un artiste, c’est au fond, quelqu’un qui pourrait bien ressembler à un zigue dans son genre, à un oiseau de ce plumage. Un peu comme ce drôle de mec que chantait Vassiliu dans ces mêmes années 70. Avec sa drôle de tête qui ne plaisait pas à tout le monde mais beaucoup aux filles, qui ne vivait pas comme les gens même que ça les emmerdait qu’on ne vive pas comme eux. Et qui à la fin de la chanson remontait dans son engin interplanétaire pour ne plus jamais remettre les pieds sur la terre.

Même s’il n’est pas comme les autres, Michel Fau, lui, reste des nôtres. En ce moment aux Bouffes-Parisiens. Et bientôt aux Bouffes du Nord. Bonne nouvelle, on n’a pas fini d’être étonnés.

O.D

 

Douce Amère de Jean Poiret, mise en scène de Michel Fau

Avec Mélanie Doutey, Michel Fau, David Kammenos, Christophe Paou et Rémy Laquittant.

En ce moment au théâtre des Bouffes-Parisiens

Adaptée du best seller d’Olivier Bourdeaut et portée sur les planches de la Pépinière Théâtre, En attendant Bojangles nous a chamboulés. Du rire aux larmes.

Il est des pièces de théâtre qui vous remuent. Elles vous prennent et vous retournent, elles vous chamboulent. Ces pièces là, elles sont autant remplies de joie, comme celle qui donne envie de tendre son bras par la fenêtre de la voiture alors qu’on va à la mer, que d’infinie tristesse. Vous savez, celle qui fait remonter les sanglots même bien après la fin du désastre. Ces pièces là, elles sont comme les montagnes russes, des ascenseurs émotionnels. Elles sont comme la vie finalement. C’est pas de tout repos, mais qui voudrait le calme quand on peut avoir l’ivresse ? En attendant Bojangles est de cette trempe là.

Plus qu’une adaptation sur les planches du premier roman éponyme d’Olivier Bourdeaut, Bojangles est une formidable ode à la vie et à l’amour. On plonge tête la première dans le récit d’un petit garçon, campé par le très juste Victor Boulenger, ébahi devant l’amour fou qui unit ses parents. Un dandy de grande classe, l’impeccable Didier Brice, et une douce dingue irrésistible. Leur vie est une fête perpétuelle faite de plaisir, fantaisie et d’amis sur fond de Nina Simone dont l’envoûtant Mr. Bojangles n’en finit pas de tourner sur la platine familiale.

Mais c’est la mère, Anne Charrier, époustouflante et solaire, feu follet imprévisible et extravagant, qui donne le ton et les entraîne dans un tourbillon de poésie et de chimères… Jusqu’à ce qu’elle se fasse elle même emporter par sa fuite en avant tragique. Si l’on rit des excentricités de cette famille haute en couleurs tout en crevant d’envie d’être à leur place, eux qui mènent la vie rêvée des anges, on ne tarde pas à se raviser.

Parce qu’il faut être sacrément armé pour ne pas chialer tout son soûl devant la folie qui s’empare de cette femme extraordinaire et qui l’écrase. Elle lutte comme une diablesse, entourée de ses deux amours, mais la souffrance est tellement forte…. Qu’elle finit par lâcher. Et sans elle, plus rien n’est jamais pareil.

Et nous, spectateurs fascinés, assistons impuissants à cette magnifique catastrophe. Et on pleure, et on applaudit, et puis on se tait.

Adeline Anfray

 

En attendant Bojangles, d’après le roman d’Olivier Bourdeaut, adapté et mis en scène par Victoire Berger-Perrin.

Avec Anne Charrier, Didier Brice, Victor Boulenger.

Au Théâtre de la Pépinière jusqu’au 5 mai 2018.

 

COMIQUE , IMITATEUR , CHANTEUR, L’ARTISTE ICONOCLASTE ET POPULAIRE GÉRALD DAHAN  A LE NEZ FIN  ( MAIS ROUGE) POUR METTRE EN VALEUR LE TALENT DES AUTRES SUR SON BATEAU THEÂTRE LE NEZ ROUGE , UN NOUVEAU LIEU INCONTOURNABLE DE LA SCÈNE PARISIENNE.

 

Depuis vingt ans, Gérald Dahan, né à Cognac, a beaucoup navigué dans les eaux tumultueuses du show-business, s’amarrant  tout d’abord aux Mini Keums, jetant l’ancre ensuite aux côtés de du capitaine  Laurent Ruquier dans Rien à cirer, sur France Inter,  de rejoindre enfin le commandant Michel Drücker dans l’émission Vivement Dimanche, en tant que chroniqueur et imitateur acerbe,  et de mener son propre équipage  de drôles de flibustiers au Festival d’Avignon,  en 2009, avec la Bande à Dahan, pour Radio Star.  A part quelques débarquements forcés de quelques médias  pour avoir outrepassé le cap de la bienséance, il a gagné ses galons  de popularité avec notamment ses 500 canulars outrecuidants dont  certains devenus mémorables,  n’hésitant pas à se faire passer au téléphone pour Jacques Chirac, ou encore Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, et piégeant Nicolas Sarkozy qui avait juré par Neptune qu’il ne se ferait jamais avoir. Touché, coulé!

Gérald Dahan aime innover, inventer, déranger, souvent dans l’insolence, jamais dans l’indécence. C’est sa marque de fabrique. Et son rêve de toujours a été de vivre sur un bateau. Il s’est d’ailleurs marié voici deux ans sur une  péniche et il en a découvert ensuite une autre, mise en vente par le comédien Michel Galabru, conçue autrefois comme le premier bateau-théâtre navigant parisien, avec un bandeau écarlate peint sur l’étrave, comme un nez rouge. Quelques travaux de rénovation plus tard, une nouvelle salle de spectacles parisienne d’une centaine de places archi confortables était née !

 

Quelques jeunes artistes autour de Gérald Dahan dont le groupe Lucas Gang et David Bacci 

 

Gérald Dahan a décidé d’en faire un lieu laboratoire, parrainé par le mime Julien Cottereau et la comédienne Firmine Richard, permettant à de jeunes talents de venir faire leurs armes devant un public de 100 personnes, que ce soient des humoristes, des chanteurs, des musiciens,  sans distinguo de genre particulier.  » J’ai eu la chance qu’on me fasse confiance alors que j’étais débutant, et je n’ai jamais oublié cela. Je vais à beaucoup de spectacles, je m’informe sur Internet,  j’écoute des CDs, je visionne des vidéos, et quand je repère  une perle rare, je lui propose de se produire au Nez Rouge, non seulement une fois, mais éventuellement régulièrement, en suivant l’évolution de son travail. Et il peut m’arriver de devenir le producteur de l’une de ces jeunes pousses, comme je l’ai fait pour Max Bird, aujourd’hui devenu très populaire, et actuellement pour un groupe détonant,  Lucas Gang. J’ai découvert une chanteuse  québécoise, Madmoiselle, venue pour un soir, que j’ai  immédiatement réinvitée et je suis régulièrement les performances du chanteur David Bacci. Mickael Jones, Jean-Félix Lalanne, Charlotte Valandrey, Fabienne Thibeault, Slimane et l’incroyable Victoria Petrosillo, des 3 Mousquetaires et du Roi Soleil,  

 

Victoria Petrosillo

 

sont venus enchanter le plateau,  comme Renaud Hantson, avec son « Hommage à Michel Berger », un spectacle devenu au fil des mois une institution maison. Pierre Santini va venir bientôt chanter du Paolo Conté, ainsi que Marcel Amont, prévu pour quatre soirs !  Original, non? Et je suis à la trace certaines  carrières, comme celles d’Elodie Poux, Hélène Arden , Mémé Casse Bonbons. Je ne peux pas citer tout le monde, mais le Nez Rouge est devenu une pépinière artistique familiale ! » 

 

Gérald Dahan et Renaud Hantson 

 

C’est  en effet en famille que Gérald Dahan  mène sa barque, ou plutôt sa péniche, avec sa femme Claire et sa maman Michèle, proposant aussi les après midi de vacances scolaires des spectacles pour enfants. Il se produit aussi régulièrement au Nez Rouge entre deux spectacles personnels en province avec ses imitations, ses sketches désopilants, seul ou accompagné de la délicieuse humoriste et imitatrice Sandrine Alexi. Tout ce qu’on peut souhaiter à Gérald Dahan, c’est d’être un capitaine au long cours !

 

Grégoire Colard 

 

Le Nez Rouge, 13 quai de l’Oise,  Paris 19eme

 

C’est une pièce forte qui questionne autant qu’elle bouscule nos certitudes. À l’affiche en ce moment du théâtre de l’Atelier, Baby. Le choix d’une vie.

Baby, de Jane Anderson et qu’a adaptée Camille Japy, c’est l’histoire de deux couples. De deux Amériques. De deux mondes qui vivent à la lisière l’un de l’autre et qui jusque là ne se regardaient qu’à travers le jeu de miroir déformant de la télévision. Il y a Wanda-Isabelle Carré et Al-Vincent Deniard, tous deux naufragés du rêve américain, échoués dans un camping miteux de Louisiane, accrochés à leur mobile-home comme à un radeau de fortune. Si leur vie n’est pas encore l’enfer, elle a tout l’air d’une interminable galère.

Et puis, il y a Rachel-Camille Japy et Richard-Bruno Solo. Ils travaillent dans le cinéma sous le soleil de Californie. Belle villa, grand jardin, piscine et le kit complet de l’opulence. Juste cette ombre au beau tableau, ils n’ont pas d’enfants. Et ce désir ardent d’en avoir est maintenant comme une plaie ouverte. Ça tombe bien, des enfants, Wanda en a. À ne plus savoir qu’en faire ni comment faire pour les élever, ne serait-ce que les nourrir. En plus, un autre arrive bientôt. Et si les deux familles faisaient un deal ? Nos dollars pour votre enfant. Pourvu qu’il soit blanc, ce qui ne devrait pas poser de problème. Et à la condition, bien évidemment, qu’il naisse en bonne santé. On ne sait jamais. Et c’est vrai qu’on n’est jamais sûr de rien.

Baby, c’est en deux actes, le récit de ces manques, de ces désirs. De ces vies aux antipodes qui, le temps de quelques mois, vont devoir coexister et de leurs dissonances. C’est le portrait sensible de deux femmes magnifiques de volonté, émouvantes de candeur et drôles dans leurs maladresses, qui vont s’apprivoiser, laissant apparaître leurs fêlures profondes. Celui aussi de deux hommes aux certitudes fragiles, dont l’assurance n’est finalement qu’apparente et l’arrogance de façade.

Baby pose enfin la question redoutable et effrayante d’un choix impossible. Et il vous chavire le coeur, le spectacle de l’homme qui aime et qui doute, qui croyait et qui ne sait plus.

©Jean-Marie Marion

C’est sans aucun doute le personnage le plus proche de ce que je serais, moi, si j’étais confronté à cette situation, confie Bruno Solo. Je n’ai encore jamais rencontré un rôle qui m’ait fait éclater une telle vérité ! Je pense que si je me retrouvais dans la peau de Richard, c’est comme lui que je réagirais. Même si cette réaction peut susciter des commentaires, une frayeur, une distance, de la circonspection tout du moins, je serais comme lui… Cette pièce essaie de montrer toute la somme des contradictions, des choix cornéliens, des batailles intérieures, des tourments possibles en pareille situation. … Jane Anderson n’hésite pas à montrer les personnages dans ce qu’ils ont de plus ambigu, de plus tordu… Elle est lucide et surtout,  jusqu’au-boutiste.

Indubitablement, l’auteure a su se jouer des écueils qu’une telle histoire n’allait pas manquer de dresser sur son chemin.  Elle a joué avec une grande finesse à faire tomber les masques de ses propres personnages, apportant par petites touches les fissures qui achèvent de nous les rendre complexes, d’autant plus humains et proches de nous. Jusqu’à l’intime. Fallait-il encore savoir lire et traduire. Ce qu’a remarquablement tenté et très intelligemment réussi Camille Japy. Car à aucun moment, Baby ne cède à la facilité convenue. On observe, on ressent mais on ne juge pas. Hélène Vincent a pour sa part composé avec ses cinq virtuoses une très belle mise en scène, leur offrant de donner le meilleur d’eux-mêmes.

Jane, Camille, Hélène… faut-il seulement s’étonner que trois femmes aient ensemble su nous livrer une pièce aussi riche de nuances ? Baby est en tout cas de celles qui vous font rire et pleurer et vous laissent repartir avec plus de questions que de réponses. Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas la plus mauvaise raison d’aller au théâtre.

O.D

Baby de Jane Anderson, adaptée par Camille Japy et mise en scène par Hélène Vincent.

Avec Isabelle Carré, Bruno Solo, Camille Japy, Vincent Deniard et Cyril Couton.

au théâtre de l’Atelier

 

 

 

 

Chez Pinter, la tromperie est un art subtil et délicat qui se pratique entre âmes sensibles et cyniques. La Collection en est une savoureuse illustration.

La petite mécanique des sentiments amoureux est décidément fragile. Il suffit d’un doute pour qu’elle se grippe et se dérègle. Le paisible tableau de l’harmonie que rien ne semblait pouvoir troubler se lézarde et laisse alors apparaître des béances aussi sombres qu’inquiétantes. Si certains ont pu en faire tout un drame, Harold Pinter a pour sa part choisi d’en faire son miel. En un acte et quelques beaux mouvements. Avouons notre gourmandise coupable, on s’en est régalés.

 

Tout commence dans l’appartement bon chic et très bon genre, situé dans le quartier huppé de Belgravia à Londres où vivent Harry, impeccable de force tranquille Thierry Godard, et son protégé sans doute amant, Bill, venu des faubourgs ouvriers et laborieux comme Pinter, et devenu jeune créateur de mode, auquel Davy Sardou apporte tout à la fois angélisme et machiavélisme. Ici donc, un soir, un coup de téléphone. Anonyme. Déroutant. Au bout du fil, un homme qui veut savoir.

Cet homme, c’est James, interprété par le formidable Nicolas Vaude. Marié à Stella, styliste, sublime et énigmatique Sara Martins. Ils habitent Chelsea, qui longtemps fut le quartier londonien des artistes. Il veut savoir ce qui s’est réellement passé à Leeds entre Bill et sa compagne. Se sont-ils embrassés ? Se sont-ils touchés ? Ont-ils couché ? Peu lui importent les vagues dénégations, il annonce sa venue au domicile des deux hommes et s’impose en forçant la porte. Une intrusion comme une agression.

Débute alors un jeu complexe de dominant dominé, un brin sado, un soupçon maso. Une autre peinture des rapports humains qu’on peut voir comme l’un des traits saillants de l’oeuvre de Harold Pinter. Ce qui donnera d’ailleurs au réalisateur Joseph Losey matière à dire pour ne pas dire à jouir avec The Servant, dont le dramaturge britannique avait signé le scénario en 1962, d’après le roman de Robin Maugham, film dans lequel l’immense Dirk Bogarde donna toute la mesure de son talent.

 

Dans la Collection, écrite juste un an auparavant, les questions anodines en apparence prennent la forme d’un interrogatoire de police quand elles ne virent pas imperceptiblement à la menace à peine voilée et les réponses restent en suspension comme si tout le plaisir résidait justement dans le détour, dans le clair obscur. Faisons le souffrir encore un peu cet époux au désespoir, réjouissons-nous de le voir s’agiter, c’est si délectable de le voir perdre pied.

« Pinter, c’est pour moi la référence du théâtre anglo-saxon du 20é siècle« , raconte Davy Sardou, « on ne peut pas rêver mieux que de jouer du Pinter. Parce ce n’est que du jeu, ce n’est que du sous-entendu, du non-dit et de l’ambiance. À jouer, c’est merveilleux. Parce que le texte est fort mais économe. Il y a très peu de phrases qui sont dites et on en pense toujours une autre…  j’adore ce théâtre là ! Il y a des tiroirs, des chausse-trappes… il y a une scène où cet homme me demande si j’ai des olives et bien évidemment on ne parle pas d’olives, on parle de plein d’autres choses sauf des olives mais Pinter a le génie de vous faire dire des choses par le biais de mots anodins. Et je ne sais pas si c’est cruel ou d’une lucidité terrible. Finalement, les rapports humains, les rapports de couple sont des rapports de force et c’est je crois la signature de ce spectacle, que de creuser l’âme humaine et d’en montrer, d’en voir tout le sadisme. »

Mais alors, tromperie ou non ? Adultère ou pas ? Qui ira saura. Ou peut-être pas.

On se souviendra en tout cas longtemps de la belle mise en scène de Thierry Harcourt et du beau sourire, aussi éloquent qu’indéchiffrable, de Stella-Sara Martins… C’est si bon parfois de n’être sûr de rien.

O.D

 

La Collection, une pièce de Harold Pinter, mise en scène par Thierry Harcourt

Avec Sara Martins, Thierry Godard, Davy Sardou et Nicolas Vaude

du lundi au samedi 19h et les dimanches 17h au théâtre de Paris

 

 

 

 

Chant d’amour au théâtre de la Madeleine où se consument chaque soir deux amants en cavale. Bardot et Gainsbourg. « Moi non plus » ?… À vous couper le souffle.

Une suite au Ritz avec vue sur la place Vendôme. Un lit comme une île. Un piano en smoking. Une cigarette qui se consume et trois volutes qui se dispersent dans le clair obscur. Quelques notes qui nous rappellent une grande chanson. La sonnerie du téléphone et un fils qui répond à son père. Il y a cette maison à aller visiter rue de Verneuil. C’est lui. C’est Serge.

 

©Jean-Marie Marion
Dans sa quarantaine encore incertaine mais ça va pas mal en ce moment. Gabin l’a appelé il y a quelque temps. Pour un petit rôle au cinéma et la musique d’un film. Ce sera un requiem. À la mémoire d’un scélerat, le requiem pour un con. Il y a aussi cette collaboration en vue d’un show à la télévision. Avec la plus belle fille du monde qui, depuis peu et une fameuse chevauchée en Harley-Davidson, n’a d’yeux que pour lui à qui pourtant on a toujours dit qu’il était laid.

Justement, elle arrive. Un soir. Blonde incandescente, insolente et conquérante, sensuelle à se perdre, belle à se damner pour au moins l’éternité. Elle a une horde de paparazzis à ses basques et le monde à ses pieds. Jusqu’au Général, le grand, le Charles, qui l’a convié un soir prochain à dîner à l’Élysée. Surtout et pire, elle est très mariée au très jet-setteur et très riche Gunter. Elle, c’est Brigitte. Elle veut qu’il lui écrive une chanson d’amour. L’histoire peut commencer. Mais il faut bien l’admettre, en quelques minutes, elle nous a déjà happé.

©Jean-Marie Marion
Il a suffi de les voir et de les entendre tous les deux pour être embarqués. Mathilde Bisson et Jérémie Lippmann. Incroyables de justesse, troublants de sincérité, simplement fascinants, ils ne jouent pas à faire comme si, ils ne s’égarent pas à imiter. Ils se tentent. Ils se prennent. Ils se déchirent. Ils s’aiment. Ils sont Serge et Brigitte.

De leur liaison dangereuse, aussi brève qu’intense, de leur amour défendu et irrésistible, physique et sans issue, on croyait, comme vous, avoir tout lu, tout compris. On était assez loin du compte. L’auteur, Bertrand Soulier, qui sait ce qu’aimer une femme et écrire une chanson veulent dire, a su nourrir admirablement les pointillés de leur parenthèse. Donnant aux deux interprètes, dirigés avec intelligence par Philippe Lellouche, les mots qui font vibrer et qui nous manquaient.

Mieux encore, en éclairant d’un autre jour le récit de leur si belle histoire. L’une des chansons que Gainsbourg va composer tout au long de la pièce, c’est Bonnie and Clyde. Et le motif comme un leitmotiv va sans cesse renvoyer les deux amants à ce qu’ils étaient aussi et peut-être même d’abord. Des hors-la-loi, des fugitifs. En cavale, comme l’étaient Parker et Barrow. Pas de FBI ici mais l’omniprésence de Gunter Sachs qui avait ses entrées à l’époque au ministère de l’Intérieur. Et le poids, surtout, de la bienséance et de la bonne moralité de la France d’avant soixante-huit.

« Moi non plus » est aussi à cet égard le récit d’un homme et d’une femme résolument attachés à leur liberté. En avance d’un temps sur leur siècle et qui chacun à leur façon ont bougé les lignes de leurs mondes.

©Jean-Marie Marion
« Quand on se penche un peu sur l’histoire de Bardot« , souligne le metteur en scène Philippe Lellouche, « c’est une femme à qui on ne pouvait rien refuser. Elle se met la tête dans le four à dix-sept ans parce que ses parents ne veulent pas la laisser épouser Vadim… Et après, avec Jean-Louis Trintignant, elle appelle le général de Gaulle pour qu’il ait une permission et qu’il puisse venir la voir le week-end !… rien ne pouvait arrêter Brigitte Bardot !! Et on a le sentiment que rien ne pouvait arrêter Serge Gainsbourg. Et c’est à mon avis là dessus que l’histoire d’amour tient, sur la liberté. »

« Une pièce romantique sur une histoire d’amour » pour Lellouche. « Une pièce terrible sur le mensonge amoureux » pour Soulier… « Moi non plus », c’est tout ça à la fois. C’est l’amour qui vous sublime et vous fait accomplir des prodiges. Peu importe qu’il dure cinquante nuits, pourvu qu’au point final, il vous ait rendu plus grand et plus beau. C’est aussi pour ça qu’on aime et qu’on retourne au théâtre, pour être témoin de ces miracles.

O.D

 

Moi non plus une pièce de Bertrand Soulier, mise en scène par Philippe Lellouche

Avec Mathilde Bisson et Jérémie Lippmann

Lumières de Jacques Rouveyrollis

Costumes de Manfred Thierry Mugler

Au théâtre de la Madeleine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jamel Debbouze, sur scène, se montre toujours  aussi iconoclaste et vibrionnant. Après trois semaines de triomphe total en décembre dernier à La Cigale  affichant complet,  il se prépare à laminer toutes les plus grandes salles de France de son humour à la fois karcher et plein de générosité.

 

Le retour de Jamel sur les planches  est une bonne nouvelle! Il nous manquait pendant toutes ces dernières années où il se consacrait non seulement à sa femme et à leurs deux enfants , mais aussi à toutes sortes d’activités artistiques. Il nous manquait car on a besoin de lui, de le voir courir, que dis je, bondir, d’un côté à l’autre de la scène , où il se présente seul, comme toujours, mais qu’il habite comme s’il y était entouré de tous ses amis et de toute sa famille. « Ma mère est la personne qui me fait le plus rire au monde! ». C’est sa vie à lui qu’il nous raconte, son quotidien, ses étonnements, ses effarements, et même ses révoltes face au monde insensé qui nous entoure, avec ses bêtises, ses scandales, mais aussi ses bonheurs.

 

 

 

Jamel n’a peur de rien ni de personne. Il tchatche toujours comme une mitraillette, trop heureux d’être libre de nous faire partager sa joie de vivre, son sens du partage et son humanisme qui débordent de sa verve. Il donne l’impression d’improviser sans limite de ton ni de temps, au gré éventuel des interpellations qui fusent ça et là du public. Son spectacle sera t’il le même le lendemain ?  Pas sûr!

 

 

Il n’oublie jamais ses origines marocaines ni de préciser être né à Paris, avoir grandi à Trappes, et revendique haut et fort, tout en en riant, le composite de sa vie. Le tableau qu’il dresse de lui-même, avec une large palette de couleurs, Jamel va l’accrocher pendant tout 2018 au fronton des plus grandes salles de France.  Quelle qu’en  soit la région, gageons que chacun l’y accueillera à chaque fois comme le plus sympa de ses compatriotes !

 

 

Grégoire Colard

 

Quelques villes et quelques dates…

 

27/1  Châlons en Champagne

28/1  Saint Dizier

31/1  Beauvais

1/2   Amiens

2/2   Rouen

3/2   Le Havre

6/2.  Caen

7/2.  Rennes

8/2   Brest

9/2   Nantes

10/2  Angers

13/2  Montpellier

14/2  Marseille

15/2  Toulon

etc….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec « Nénesse » , à l’affiche du théâtre Déjazet à Paris jusqu’au 3 mars, Olivier Marchal frappe un grand coup, oui… mais un coup de boule.

Le malheur de ces quatre-là, on ose à peine l’avouer, a fait notre bonheur à nous. Chacun son histoire, chacun sa débine et son lambeau d’espoir, quatre naufragés englués dans le minable avant de finir engloutis dans le sordide. Ça commence mal et on sent bien que ça ne finira pas mieux. Comme dans la tragédie antique, c’était joué et perdu d’avance. Et vous savez quoi ? On s’en délecte.

Parce que « Nénesse« , c’est pas du Mickey, c’est du théâtre. On n’est pas non plus ici dans le divertissement aimable et consensuel. Ce n’est pas une petite pièce délicate aux accents raffinés à savourer entre amis choisis. Non, c’est du théâtre quand il choisit de dire le monde et de le restituer dans sa vérité brutale et sale et même salement dégueulasse. C’est du théâtre qui parle de nous et de maintenant. Des migrants qui cherchent à se tailler un coin de ciel plus clément. De ceux qui exploitent leur infortune et qui en même temps ne vivent pas mieux. C’est la France de la jungle de Calais. C’est l’Europe, frileusement repliée sur ses égoïsmes, qui perd le sens de ses traditions et de son histoire. C’est le Monde qui va dans le mur à fond de cinquième. C’est du rouge qui pique et qui tâche.

C’est d’abord un texte d’une incroyable richesse, aux couleurs céliniennes, dont Aziz Chouaki est l’auteur. Le compositeur, devrait-on dire, qui a signé pour chacun des protagonistes une partition sur mesures.

Il faut entendre Goran, porté par le prodigieux Hammou Graïa, raconter son parcours de migrant, ancien boxeur et coach sportif chez Daech. Il faut partager la complainte de Gina, émouvante Christine Citti, séduite un soir d’été parce qu’il était beau, roulait en Harley et qu’il était tout en jeans et aussi guitariste dans un groupe de hard-rock, même que les autres filles n’en avaient que pour lui. Il faut comprendre la trajectoire kafkaïenne d’Aurélien, ancien commis de l’état et fonctionnaire à l’Unesco, qu’un banal renouvellement de pièce d’identité a enlisé vivant dans les rouages de la grande machine administrative. Aurélien, l’homme instruit, honnête et légaliste, à qui Geoffroy Thiebaut sait donner avec une belle justesse toute sa fragilité d’homme blessé.

 

©Jean-Marie Marion

Et puis, et enfin, il faut le regarder vivre, le salaud de l’histoire. Le Nénesse. Ancien « lead-guitare » d’un vague rock-band. Ancien taulard, une pathétique histoire de shit, et puis ancien légionnaire, aujourd’hui chômedu, mais sans pour autant passer par la case allocs, « j’suis pas un lécheur de grolles« . Nénesse, deux AVC en l’espace de quelques semaines, qui crame en mauvais pinard et en jeux de grattage le peu qu’il soutire à sa femme ainsi qu’à ces deux migrants sans-papiers qu’il héberge. Un Français qui ne comprend plus sa France, qui ne comprend pas davantage son époque, qui ne comprend plus rien. Que la mondialisation a laissé K.O et qui tient à peine debout. Nénesse qui vomit, avec une absence totale de retenue, sa détestation des arabes, des jaunes, des juifs, des pédés. Qui pour autant ne votera jamais Front National. Nénesse, mal instruit, mal appris, qui a juste peur et froid à sa Marseillaise. Nénesse, c’est Olivier Marchal qui l’endosse. Et c’est magistral.

 

©Jean-Marie Marion

Autre plaisir, celui de retrouver sur la même scène deux copains d’abord. Olive et Geoff. Marchal et Thiebaut. C’est en allant le voir aux Bouffes Parisiens en 1992, où il jouait le fils de Danièle Darrieux dans « George et Margaret », qu’Olivier a tout d’abord rencontré Geoffroy. Quelques années et quelques soirées pizza plus tard, le réalisateur de Braquo a pensé à l’ancien compagnon de route de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud pour incarner le terrible Vogel, clin d’oeil au Cercle Rouge de Melville, ce flic de l’IGS, (Inspection Générale des Services) devenu cinglé et tueur, le vrai grand méchant de la série. Avec le regretté Denis Sylvain, qui interprétait le commissaire Bordier dans le premier épisode, ils formaient une belle bande de trois. Mélangeant et partageant leurs démons comme leurs fêlures, leur sens de la vie comme leur goût de la nuit. Une amitié à l’épreuve de tout même des « petits marquis du métier » comme les nomme Marchal et qui leur tient chaud à tous les deux les jours de froid. Si bien que lorsque le metteur en scène Jean-Louis Martinelli a pensé à Olivier pour « Nénesse« , celui-ci a aussitôt pensé à Geoffroy. Et il a bien fait !

La suite, ce sera bientôt à vous de voir.

« Nénesse« , on en fait le pari, ne vous laissera ni tout à fait indemnes, ni tout à fait les mêmes. « Nénesse« , un fait divers et tellement plus.

 

O.D

Nénesse, une pièce de Aziz Chouaki, mise en scène par Jean-Louis Martinelli

Avec Christine Citti, Olivier Marchal, Hammou Graïa et Geoffroy Thiebaut

Jusqu’au 3 mars au théâtre Déjazet

 

 

 

 

 

C’est au Théâtre, enfin réouvert, du Musée Grévin, que l’improbable Raphaël Mezrahi nous fait fondre comme de la cire devant ses facéties tellement hasardeuses, paraissant pour certaines avoir ni queues ni têtes, au point de se demander si cet homme est bien fini dans sa tête.

Découvert par le grand public en 1995 grâce à ses vraies-fausses interviews dans l’émission  » Osons » de Patrick Sébastien et ensuite dans Nulle Part ailleurs, sur Canal Plus, Raphaël Mezrahi,   » alias Hughes Delatte, journaliste aux cheveux gras et au chandail marronnasse troué, jamais avare de questions idiotes et totalement décalées », a découvert sa voie de  vrai comique-faux journaliste en visionnant  à 12 ans les shows satiriques de l’Américain Norman Gunston, mais aussi  un certain entretien devenu cultissime entre Pierre Desproges et Françoise Sagan.

 

 

Photo extraite de l’interview de Françoise Sagan par Pierre Desproges dans l’émission Le Petit Rapporteur ( 1975)

 

A l’heure où la cabale court aujourd’hui, affirmant que  tous nos plus grands humoristes français  copient largement leurs collègues américains, leur volant des idées de sketches, on pourrait très bien accuser Mezrahi  d’avoir plagié Desproges. Il en rit:  » Pierre  n’a pas inventé l’absurde, il l’a sublimé ! Cela été la révélation et la confirmation pour moi de ma vraie nature.  Dans la vie, mon entourage s’est toujours étonné que j’instaure, couché dans un pré, une sorte de dialogue nez à nez avec un hérisson !  Pour la télévision, le cinéma ou le théâtre, je mets en scène ceux qui m’inspirent, que ce soient des mamies que j’adore, ou des stars françaises ou internationales, de Nicoletta à Brad Pitt,  en passant par Nabilla, à qui je pose des questions  incongrues qui les déconcertent complètement,  et qui regardent avec stupeur le journaliste que j’incarne alors comme un zombie sorti tout droit d’un asile! « .

 

Nabilla et Raphaël Mezrahi 

 

Sa propre originalité, Mezrahi la propose actuellement , jusqu’au 13 janvier, sur la scène du Théâtre du Musée Grévin, après une tournée magistrale en province, et reprendra ce spectacle assument original au Théâtre de la  Madeleine, à partir 20 mars. Il s’agit en fait d’un show sans metteur en scène ( « On ne met pas l’absurde en scène! On le vit, au hasard « ), avec une projection choisie par le public en levant la main d’une vidéo ratée d’une personnalité, et des réflexions qui paraissent improvisées, venues comme ça au détour d’une mouche qui volette dans la lumière des projecteurs. De fait, l’heure et demie que l’on passe à suivre les (fausses) hésitations de notre artiste , et les pérégrinations ( faussement) hésitantes de son esprit moqueur et extrêmement sympathique , toujours chaleureux, jamais méchant,  nous enchantent.

 

 

Raphaël Mezrahi va aussi prochainement décaler nos esprits, 12 février prochain, en produisant pour la cinquième année consécutive, La Nuit de la Déprime, aux Folies Bergère, où nombre de comédiens, d’humoristes et de chanteurs, voire d’hommes politiques, vont monter sur cette scène mythique afin  de nous tirer des torrents des larmes…de rire !

Ne ratez pas Raphaël Mezrahi, il est irrésistible…

 

Grégoire Colard 

 

Jusqu’au 13 janvier : Théâtre du Musée Grévin. 10 boulevard Montmartre.Paris 9eme.

12 février : Nuit de la Déprime . Folies Bergère. 32 rue Richer, Paris 9eme.