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Après Tartuffe de Molière, la comédie Douce Amère de Poiret. Et encore un beau succès pour Michel Fau, dont la liberté ne manque décidément pas d’esprit.

L’oiseau est aussi beau qu’étrange, aussi rare que singulier, ce qui ajoute à son indéfinissable charme et rend précieuse chaque occasion de le voir sur scène et de le rencontrer. L’impression à chaque fois de vivre un moment entre parenthèses. C’est d’ailleurs dans la loge si chargée d’histoires et de souvenirs de Jean-Claude Brialy aux Bouffes-Parisiens, que Michel Fau nous a reçus ce jour-là. À une heure du lever de rideau, comment le dire mieux, on était déjà au théâtre.

Après ce faux dévot de Tartuffe avec Michel Bouquet qui, en début de saison, fit jubiler le public du théâtre de la Porte Saint-Martin, c’est donc à Elizabeth et Philippe que Michel Fau s’est intéressé, passant du 17é siècle aux années 70 avec une aisance presque insolente et une totale insouciance du qu’en pensera-t-on. Douce Amère que Jean Poiret écrivit à l’âge de quarante ans, trois ans avant la Cage aux Folles, nous raconte l’histoire d’un couple que le temps a usé et va bientôt désunir. Elle s’apprête à voler vers sa liberté et ses fantasmes. Tandis que lui se tient encore sur le pas de la porte et tente, avec l’élégance et l’humour sublimes des perdants magnifiques, de la guider au mieux sans totalement renoncer à mettre en scène, une dernière fois, ses joutes amoureuses.

« C’est une analyse clinique des comportements humains et vous savez, c’est comme Jean Racine qui écrit Phèdre, c’est l’un des plus beau rôles de femme et c’est écrit par un mec. Là c’est pareil, c’est un homme qui écrit un rôle de femme magnifique, face à ses fantasmes. C’est comme si elle avait besoin de trois hommes différents pour remplacer son mari. Et elle n’arrive pas à le remplacer, en fait. Je pense qu’elle s’interdit certaines choses. Elle s’autocensure avec cette recherche de liberté. Et c’est pour ça que c’est un sujet qui me semble important. Depuis les années 70, où on était beaucoup plus libre et beaucoup plus ouvert, je trouve qu’on s’est renfermé, on est devenu plus raisonnable. On essaie de tout justifier, de tout baliser alors que le fantasme, la passion, l’amour, le désir, tout ça reste absurde, inexplicable, mystérieux. Et c’est bien que ça le reste. »

 

©Jean-Marie Marion
Avec Douce Amère, on redécouvre peut-être ce qu’aimer vraiment l’autre veut dire. Les mots de Philippe, souvent d’une irrésistible drôlerie, soulignent l’esprit brillant qu’il est. Ils racontent aussi sa peine et en disent long sur l’amour qu’il porte à son épouse. Un amour pour elle, pas un amour pour lui-même. Il est malheureux mais il n’est pas jaloux. Comme Michel Fau sait l’être lui-même, qui s’avoue sans fard incapable de jalousie, dans sa vie sentimentale comme dans son travail. On découvre aussi et surtout la belle langue de théâtre dans laquelle écrivait Jean Poiret.

« Ah, je trouve ça très important. Et le fond et la forme. C’est à dire, j’aime bien quand les pièces disent des choses subversives et insolentes, qui dérangent, qui décalent les repères et j’aime aussi quand il y a un style. Et là, il y a vraiment un style. Assez littéraire d’ailleurs. Mais qu’on lui reprochait en 70 et que certains théâtreux lui reprochent encore aujourd’hui (sourire). Mais en effet, la langue est très très belle… Je lis beaucoup de pièces et c’est vrai que je suis attaché à la poésie. La poésie, c’est la réalité sublimée, chantée ou rêvée… je suis sensible à ça. »

C’est avec cette même poésie que Fau, en s’inspirant des films de Lautner et de Kubrick ou en empruntant au designer Pierre Paulin, a revisité les années 70 qu’il nous livre telles qu’il s’en souvient ou mieux, comme il les a fantasmées. Et des décors aux costumes, les tableaux qu’il a su composer sont absolument jubilatoires.

« Les costumes sont des copies des costumes de l’époque, qui était assez audacieuse même pour les hommes. Mais c’est vrai qu’ici on a rêvé. Moi ce que j’aime, c’est aussi ce que j’ai fait sur le Tartuffe ou sur le Montherlant (Demain, il fera jour), c’est rêver sur une époque… donc je la réinterprète. Mes modèles, c’est Kubrick, c’est Fellini ou Scorcese et c’est vrai qu’ils délirent sur une époque. C’est pas vraiment de la reconstitution historique mais c’est pas de la modernisation… c’est une vie de fantasmes. »

Dans ces mêmes années 70, Michel Fau était un enfant mais il se souvient d’années incroyablement foisonnantes, où pouvaient sortir la même semaine la Grande Bouffe de Marco Ferreri, la Maman et la Putain de Jean Eustache et la Maison de Poupée de Joseph Losey. Ces mêmes années où lui et ses parents montaient une fois par an à Paris et passaient, tout à leur gourmandise, des grands classiques de la Comédie Française aux comédies des Grands Boulevards. Ce qui explique sans doute qu’aujourd’hui, le comédien, comme le metteur en scène qu’il est devenu, voyage sans entraves d’un monde à l’autre, sans se soucier des étiquettes, des frontières invisibles du métier et des afféteries du moment.

« J’avais perdu ça… J’aimais autant Maria Casarès que Maria Pacôme, j’avais pas de filtre en fait. J’allais voir toutes les pièces d’Antoine Vitez, j’allais voir aussi toutes les pièces de Jacqueline Maillan, je n’avais vraiment pas d’oeillères et après j’ai perdu ça. Parce qu’après on est pris dans un système, on nous dit c’est ça qu’il faut aimer, pas ça... Mais depuis, je suis redevenu fidèle à mes délires et ça va beaucoup mieux. Et d’ailleurs avec le Poiret, il y a toute une jeune génération qui découvre, qui trouve ça merveilleusement écrit, qui aime… parce qu’il n’y a pas d’a-priori. Mais je la paye cette liberté. C’est dur. Il y a des jours où je me sens seul. Parfois je parle de projets à des acteurs, ils ne comprennent pas où je vais… Mais je pense qu’être artiste, c’est ça. C’est être fidèle à ses rêveries… Un artiste, c’est un punk, un rocker, c’est un ringard, un décadent, un fou-furieux. »

 

©Jean-Marie Marion
Un artiste, c’est au fond, quelqu’un qui pourrait bien ressembler à un zigue dans son genre, à un oiseau de ce plumage. Un peu comme ce drôle de mec que chantait Vassiliu dans ces mêmes années 70. Avec sa drôle de tête qui ne plaisait pas à tout le monde mais beaucoup aux filles, qui ne vivait pas comme les gens même que ça les emmerdait qu’on ne vive pas comme eux. Et qui à la fin de la chanson remontait dans son engin interplanétaire pour ne plus jamais remettre les pieds sur la terre.

Même s’il n’est pas comme les autres, Michel Fau, lui, reste des nôtres. En ce moment aux Bouffes-Parisiens. Et bientôt aux Bouffes du Nord. Bonne nouvelle, on n’a pas fini d’être étonnés.

O.D

 

Douce Amère de Jean Poiret, mise en scène de Michel Fau

Avec Mélanie Doutey, Michel Fau, David Kammenos, Christophe Paou et Rémy Laquittant.

En ce moment au théâtre des Bouffes-Parisiens

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