Tapage Culture

Il a signé de ses doigts de platine la fabuleuse bande son du plus incroyable night-club de Paris. Au Palace, le maître de cérémonie s’appelait Guy Cuevas.

Voilà qui va sans doute en rider quelques uns ou en rajeunir quelques autres, il y a quarante ans à Paris, au 8 rue du Faubourg-Montmartre, le Palace ouvrait ses portes. La fête allait durer cinq ans. Et l’histoire des nuits parisiennes ne serait plus jamais la même. Pour Tapage Culture, les héros à cause ou malgré eux de cette folle aventure ont bien voulu se souvenir.

Aux platines, il y avait donc ce Cubain fantasque et fantastique disquaire qui aurait fait se trémousser un piquet, danser un cul-de-jatte et décapsulé le plus amidonné des collets montés, Guillermo Cuevas Carriòn, alias Guy Cuevas. Un nom comme un personnage de roman, même si l’homme serait encore trop à l’étroit dans les pages d’un livre.

©Jean-Marie Marion

Arrivé de sa Havane natale en 1964, Guy va très vite faire parler de lui. Le garçon est comme un soleil dans le ciel de Paris. Il embrasse tout le monde comme si tout le monde était de sa famille. Au Nuage notamment, du côté de Saint-Germain des Près, simple client, il met déjà ses disques et impose tout à la fois son tempo et son sens du bonheur. Il met en joie, il met en fête. L’actrice Bernadette Laffont, devenue sa grande amie, va souffler son nom à un autre garçon qui de son côté, sur l’autre rive de la Seine, fait les belles heures nocturnes de la rue Sainte-Anne. Il s’appelle Fabrice Emaer.

Après avoir créé le Pimm’s Bar, clin d’oeil à la boisson favorite de son ancien amant, un certain Lord Peter, il a ouvert à quelques pas de là, le Sept. Le Sept, en 1968, c’est le prélude des années Palace. Peu importe qu’on soit hétéro, homo, bi, blindé ou dans la dèche, pourvu qu’on soit beau et glamour. Emaer a besoin de changer son disquaire dont les doigts collent sur les galettes de vinyle. Il charge son ami Claude Aurensan, autre figure historique de ce qui deviendra le Palace, d’aller au Nuage débaucher ce Cubain au rire d’enfant dont on lui parle avec insistance. Cuevas passe chez Emaer. Chez Fabrice, Guy va inventer quelque chose de nouveau.

« C’est ce qu’on me dit depuis quarante ans, j’ai créé le métier de disc jockey. À l’époque, on disait passeur de disques mais on ne parlait pas de DJ. Surtout, j’ai créé un style. Je suis arrivé au Sept avec peu d’expérience mais avec les idées folles que j’avais dans la tête. Parce que j’ai été toute ma vie curieux de tout ! De cinéma, de théâtre, de ballet, de musiques symphoniques, de bossa nova, de rock’n’roll, de belles musiques noires, de jazz… de tout… Et la clientèle du Sept, il y avait un gros noyau homosexuel bien-sûr, mais ce n’était pas l’ambiance sale des backrooms, c’était des Américains, des mannequins, des chanteurs, des journalistes, des écrivains, des gens dans la culture. Et ils partageaient mon approche du bien-vivre, du bien-être… donc, tout ce que je mettais comme musique, tous mes mélanges même invraisemblables, tout fonctionnait !! » 

Pour les bousculer, il les a même drôlement chahutés ses clients. Passant par exemple de Véronique Sanson à Quincy Jones en s’arrêtant chez Les Mac Cannn fameux jazzman, saupoudrant son set d’un zeste de kitsch, pourquoi pas Marylin Monroe, parce qu’il ne fallait pas pas que tout soit trop lisse, trop chic. Aux playlists de métronomes, Guy préférait déjà le sur-mesure. Créateur fabuleux d’instants éphémères, il composait chaque soir des symphonies d’un nouveau genre, mélangeant les succès du moment aux sons de la rue ou à des chants d’oiseaux, s’inspirant de ce que lui renvoyait la piste de danse, s’imprégnant de l’ambiance ce soir-là du club pour la porter plus loin, plus haut, ailleurs. Un geste d’esthète. Un pur bonheur de clubber.

©Jean-Marie Marion

Si bien que, lorsque au mois de mars 1978, après des mois de réflexion et un repérage de l’autre côté de l’océan au Studio 54 à New-York, Fabrice Emaer, sur les bons conseils de son ami Michel Guy, à l’époque ministre de la Culture, décide d’ouvrir une nouvelle boîte de nuit dans les vestiges d’un ancien music-hall à l’ombre des Grands Boulevards, la bande son est déjà prête. Emaer, que tout intéresse tellement qu’il ne dort que quatre heures par nuit, a déjà trouvé ses oiseaux rares. Son premier cercle. Et on prendra le temps ici-même d’évoquer les autres mais à la musique, à toutes les musiques, ce sera Cuevas.

« On avait décidé de créer !! De créer des spectacles, d’élever le débat, d’élever la clientèle, tout en disant dès le départ qu’il fallait mélanger, c’est ça qui était amusant, qu’il fallait mélanger tout le monde ! Mélanger la célébrité et l’anonyme, le bourgeois et le populo, le chiquissime et le glauquissime ! Le travelo avec ses obus et des pinces à linge au bout des seins à poil sur la piste à côté de Maurice Béjart, ou le roi de Suède à côté d’un petit noir qui n’avait pas de sous mais qui dansait divinement bien, donc au contraire on lui offrait des verres pour qu’il  mette de l’ambiance ! … À la base de tout, comme Fabrice le disait si bien lors de ces déjeuners qu’on avait dans la journée, c’était un brainstorming, il y avait une réflexion ! Tout était pensé, tout était réfléchi. Jusqu’aux tenues des barmen. Chaque jour, chaque soir. Et Fabrice ne voulait personne qui fasse la gueule. Il disait: si vous êtes fatigués, prenez des vacances tant que vous voulez… ou une petite ligne (rires). »

Des souvenirs de ses années Palace, il en a tellement Guy Cuevas. Des images lui reviennent encore en mémoire. Comme celle, belle à pleurer, de Tom Waits, sublime en clochard céleste, dont la silhouette se découpait en clair obscur à la lueur d’un réverbère, seul accessoire de mise en scène d’un concert entré dans la légende. Comme celui de Prince, son tout premier en France. Il se souvient aussi de la fâcherie qui décida de son départ dans l’heure. Une remontrance de Fabrice. Guy partit alors de son côté, ne se laissant d’autre alternative que d’aller exercer ailleurs son talent immense. Aux Bains Douches d’abord. Au Barrio Latino ensuite, où le patron était plus obsédé par la petite musique du tiroir caisse que par les accents célestes de ses géniales fulgurances.

Il y a quelques années, les yeux de Guy sont entrés dans la nuit. Mais il reste curieux comme au premier jour. Et il se souvient de tout. L’ami de toujours, Thierry Ardisson, s’est d’ailleurs assuré ses lumières pour un film dont le Palace sera la toile de fond.

Nouveau projet, nouvelle aventure. Preuve sans doute qu’on ne tourne jamais en rond à ne pas tourner le dos à ses souvenirs. Et qu’elle peut laisser de belles traces, une vie de Palace.

O.D

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