Tapage Culture

Chez Pinter, la tromperie est un art subtil et délicat qui se pratique entre âmes sensibles et cyniques. La Collection en est une savoureuse illustration.

La petite mécanique des sentiments amoureux est décidément fragile. Il suffit d’un doute pour qu’elle se grippe et se dérègle. Le paisible tableau de l’harmonie que rien ne semblait pouvoir troubler se lézarde et laisse alors apparaître des béances aussi sombres qu’inquiétantes. Si certains ont pu en faire tout un drame, Harold Pinter a pour sa part choisi d’en faire son miel. En un acte et quelques beaux mouvements. Avouons notre gourmandise coupable, on s’en est régalés.

 

Tout commence dans l’appartement bon chic et très bon genre, situé dans le quartier huppé de Belgravia à Londres où vivent Harry, impeccable de force tranquille Thierry Godard, et son protégé sans doute amant, Bill, venu des faubourgs ouvriers et laborieux comme Pinter, et devenu jeune créateur de mode, auquel Davy Sardou apporte tout à la fois angélisme et machiavélisme. Ici donc, un soir, un coup de téléphone. Anonyme. Déroutant. Au bout du fil, un homme qui veut savoir.

Cet homme, c’est James, interprété par le formidable Nicolas Vaude. Marié à Stella, styliste, sublime et énigmatique Sara Martins. Ils habitent Chelsea, qui longtemps fut le quartier londonien des artistes. Il veut savoir ce qui s’est réellement passé à Leeds entre Bill et sa compagne. Se sont-ils embrassés ? Se sont-ils touchés ? Ont-ils couché ? Peu lui importent les vagues dénégations, il annonce sa venue au domicile des deux hommes et s’impose en forçant la porte. Une intrusion comme une agression.

Débute alors un jeu complexe de dominant dominé, un brin sado, un soupçon maso. Une autre peinture des rapports humains qu’on peut voir comme l’un des traits saillants de l’oeuvre de Harold Pinter. Ce qui donnera d’ailleurs au réalisateur Joseph Losey matière à dire pour ne pas dire à jouir avec The Servant, dont le dramaturge britannique avait signé le scénario en 1962, d’après le roman de Robin Maugham, film dans lequel l’immense Dirk Bogarde donna toute la mesure de son talent.

 

Dans la Collection, écrite juste un an auparavant, les questions anodines en apparence prennent la forme d’un interrogatoire de police quand elles ne virent pas imperceptiblement à la menace à peine voilée et les réponses restent en suspension comme si tout le plaisir résidait justement dans le détour, dans le clair obscur. Faisons le souffrir encore un peu cet époux au désespoir, réjouissons-nous de le voir s’agiter, c’est si délectable de le voir perdre pied.

« Pinter, c’est pour moi la référence du théâtre anglo-saxon du 20é siècle« , raconte Davy Sardou, « on ne peut pas rêver mieux que de jouer du Pinter. Parce ce n’est que du jeu, ce n’est que du sous-entendu, du non-dit et de l’ambiance. À jouer, c’est merveilleux. Parce que le texte est fort mais économe. Il y a très peu de phrases qui sont dites et on en pense toujours une autre…  j’adore ce théâtre là ! Il y a des tiroirs, des chausse-trappes… il y a une scène où cet homme me demande si j’ai des olives et bien évidemment on ne parle pas d’olives, on parle de plein d’autres choses sauf des olives mais Pinter a le génie de vous faire dire des choses par le biais de mots anodins. Et je ne sais pas si c’est cruel ou d’une lucidité terrible. Finalement, les rapports humains, les rapports de couple sont des rapports de force et c’est je crois la signature de ce spectacle, que de creuser l’âme humaine et d’en montrer, d’en voir tout le sadisme. »

Mais alors, tromperie ou non ? Adultère ou pas ? Qui ira saura. Ou peut-être pas.

On se souviendra en tout cas longtemps de la belle mise en scène de Thierry Harcourt et du beau sourire, aussi éloquent qu’indéchiffrable, de Stella-Sara Martins… C’est si bon parfois de n’être sûr de rien.

O.D

 

La Collection, une pièce de Harold Pinter, mise en scène par Thierry Harcourt

Avec Sara Martins, Thierry Godard, Davy Sardou et Nicolas Vaude

du lundi au samedi 19h et les dimanches 17h au théâtre de Paris

 

 

 

 

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