Tapage Culture

Avec « Nénesse » , à l’affiche du théâtre Déjazet à Paris jusqu’au 3 mars, Olivier Marchal frappe un grand coup, oui… mais un coup de boule.

Le malheur de ces quatre-là, on ose à peine l’avouer, a fait notre bonheur à nous. Chacun son histoire, chacun sa débine et son lambeau d’espoir, quatre naufragés englués dans le minable avant de finir engloutis dans le sordide. Ça commence mal et on sent bien que ça ne finira pas mieux. Comme dans la tragédie antique, c’était joué et perdu d’avance. Et vous savez quoi ? On s’en délecte.

Parce que « Nénesse« , c’est pas du Mickey, c’est du théâtre. On n’est pas non plus ici dans le divertissement aimable et consensuel. Ce n’est pas une petite pièce délicate aux accents raffinés à savourer entre amis choisis. Non, c’est du théâtre quand il choisit de dire le monde et de le restituer dans sa vérité brutale et sale et même salement dégueulasse. C’est du théâtre qui parle de nous et de maintenant. Des migrants qui cherchent à se tailler un coin de ciel plus clément. De ceux qui exploitent leur infortune et qui en même temps ne vivent pas mieux. C’est la France de la jungle de Calais. C’est l’Europe, frileusement repliée sur ses égoïsmes, qui perd le sens de ses traditions et de son histoire. C’est le Monde qui va dans le mur à fond de cinquième. C’est du rouge qui pique et qui tâche.

C’est d’abord un texte d’une incroyable richesse, aux couleurs céliniennes, dont Aziz Chouaki est l’auteur. Le compositeur, devrait-on dire, qui a signé pour chacun des protagonistes une partition sur mesures.

Il faut entendre Goran, porté par le prodigieux Hammou Graïa, raconter son parcours de migrant, ancien boxeur et coach sportif chez Daech. Il faut partager la complainte de Gina, émouvante Christine Citti, séduite un soir d’été parce qu’il était beau, roulait en Harley et qu’il était tout en jeans et aussi guitariste dans un groupe de hard-rock, même que les autres filles n’en avaient que pour lui. Il faut comprendre la trajectoire kafkaïenne d’Aurélien, ancien commis de l’état et fonctionnaire à l’Unesco, qu’un banal renouvellement de pièce d’identité a enlisé vivant dans les rouages de la grande machine administrative. Aurélien, l’homme instruit, honnête et légaliste, à qui Geoffroy Thiebaut sait donner avec une belle justesse toute sa fragilité d’homme blessé.

 

©Jean-Marie Marion

Et puis, et enfin, il faut le regarder vivre, le salaud de l’histoire. Le Nénesse. Ancien « lead-guitare » d’un vague rock-band. Ancien taulard, une pathétique histoire de shit, et puis ancien légionnaire, aujourd’hui chômedu, mais sans pour autant passer par la case allocs, « j’suis pas un lécheur de grolles« . Nénesse, deux AVC en l’espace de quelques semaines, qui crame en mauvais pinard et en jeux de grattage le peu qu’il soutire à sa femme ainsi qu’à ces deux migrants sans-papiers qu’il héberge. Un Français qui ne comprend plus sa France, qui ne comprend pas davantage son époque, qui ne comprend plus rien. Que la mondialisation a laissé K.O et qui tient à peine debout. Nénesse qui vomit, avec une absence totale de retenue, sa détestation des arabes, des jaunes, des juifs, des pédés. Qui pour autant ne votera jamais Front National. Nénesse, mal instruit, mal appris, qui a juste peur et froid à sa Marseillaise. Nénesse, c’est Olivier Marchal qui l’endosse. Et c’est magistral.

 

©Jean-Marie Marion

Autre plaisir, celui de retrouver sur la même scène deux copains d’abord. Olive et Geoff. Marchal et Thiebaut. C’est en allant le voir aux Bouffes Parisiens en 1992, où il jouait le fils de Danièle Darrieux dans « George et Margaret », qu’Olivier a tout d’abord rencontré Geoffroy. Quelques années et quelques soirées pizza plus tard, le réalisateur de Braquo a pensé à l’ancien compagnon de route de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud pour incarner le terrible Vogel, clin d’oeil au Cercle Rouge de Melville, ce flic de l’IGS, (Inspection Générale des Services) devenu cinglé et tueur, le vrai grand méchant de la série. Avec le regretté Denis Sylvain, qui interprétait le commissaire Bordier dans le premier épisode, ils formaient une belle bande de trois. Mélangeant et partageant leurs démons comme leurs fêlures, leur sens de la vie comme leur goût de la nuit. Une amitié à l’épreuve de tout même des « petits marquis du métier » comme les nomme Marchal et qui leur tient chaud à tous les deux les jours de froid. Si bien que lorsque le metteur en scène Jean-Louis Martinelli a pensé à Olivier pour « Nénesse« , celui-ci a aussitôt pensé à Geoffroy. Et il a bien fait !

La suite, ce sera bientôt à vous de voir.

« Nénesse« , on en fait le pari, ne vous laissera ni tout à fait indemnes, ni tout à fait les mêmes. « Nénesse« , un fait divers et tellement plus.

 

O.D

Nénesse, une pièce de Aziz Chouaki, mise en scène par Jean-Louis Martinelli

Avec Christine Citti, Olivier Marchal, Hammou Graïa et Geoffroy Thiebaut

Jusqu’au 3 mars au théâtre Déjazet

 

 

 

 

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