Tapage Culture

Irrésistible comme l’amour, léger comme un doux rêve, c’est un beau moment de théâtre que signe Nicolas Briançon. Comme chez lui chez Sacha Guitry.

C’était l’un des grands rendez-vous annoncés du début de saison. De ceux qui vous donneraient presque envie que le plagiste avant l’heure replie ses transats, le guide son guide et que l’été aille se faire voir ailleurs, qu’enfin on se retrouve bien tassé les genoux pas loin des oreilles dans le fauteuil de son théâtre parisien. La Madeleine, en l’occurence. Nicolas allait s’inviter chez Sacha, Briançon chez Guitry ! L’été et ses plus beaux soleils à en juger l’affiche, pas rancuniers, joueraient finalement les prolongations. On y voyait comme une promesse de douce félicité. Un bonheur en perspective. Un kif en embuscade. Autant le dire, la suite ne nous a pas douchés. Et que c’est bon, parfois, d’avoir raison !

C’est un Guitry saisi dans la folle inconséquence de son jeune âge que nous propose Briançon. Il n’est pas encore tout à fait devenu LE maître mais il excelle déjà dans l’art d’aimer lorsque en 1916, alors que le monde se déchire et qu’à cent kilomètres à peine de la Capitale on meurt dans les tranchées, il présente aux Bouffes-Parisiens « Faisons un rêve« , pièce écrite en seulement deux jours, légère comme l’amour qui naît, qui vous bouscule et vous remue et vous renverse. Une pièce que Sacha lui-même jouait aussi vite qu’il l’avait composée.

Oui, comme une partition. Parce ce que c’est bien de rythme et de musique qu’il est question. Le rythme comme la pulsation d’un coeur qui s’emballe et la petite musique que fait la raison quand elle déraisonne. Nicolas Briançon ne l’a que trop bien sentie, cette urgence de l’instant dont Guitry se délecte. Comme il a su retenir au vol le bonheur qu’il nous offre en partage. Celui si fugace de la première fois. Après viendront les jours et tous les autres soirs, après viendront s’insinuer le doute et la monotonie alors savourons jusqu’au bout cette première nuit, que rien ne saurait entraver ni remettre à plus tard puisque il sera trop tard.

Et jouissons déjà de nous sentir fébriles, impatients au point d’imaginer à distance le chemin qu’est en train de parcourir jusqu’à nous celle que nous avons élue et que nous allons aimer, pourvu qu’elle vienne !! Elle avait donc raison Jacqueline Delubac, l’une des femmes de sa vie, quand elle disait à Guitry:  « Sacha, tu es un diable électrique ! Tu connais les escaliers cachotiers du cœur ! »

C’est un Guitry ainsi intelligemment rendu à cette merveilleuse vivacité dont nous régale Briançon. Tout en joie lui-même de se fondre dans les élans  de cet amant pressé.  Séduisant comme le diable, un homme à qui on ne sait pas dire non. Comme on ne peut dire que oui à l’aimée, Marie-Julie Baup, tout simplement délicieuse et dont on se surprend à guetter soi-même la venue. Quant au mari, volage, menteur et âpre au gain, il fallait tout le talent d’Eric Laugerias pour, après Raimu et quelques autres, nous le rendre aussi drôle et touchant à la fois. On n’est pas près non plus d’oublier Michel Dussarat qui, dans son rôle de valet de chambre, achève de nous convaincre qu’il est définitivement d’une autre planète.

Ce n’est évidemment pas exhaustif, l’homme de théâtre est prolixe, mais on avait aimé Briançon chez Shakespeare (la Nuit des Rois, le Songe d’une Nuit d’été, Roméo et Juliette) comme on l’avait aimé chez Ben Johnson (Volpone), on n’avait pas non plus boudé notre plaisir de le voir s’inviter chez Graham Greene (Voyages avec ma Tante)… on a adoré le découvrir chez Guitry, qui fut d’ailleurs pendant de longues années comme chez lui au théâtre de la Madeleine.

Avec « Faisons un rêve« , on s’est même dit qu’il était de retour à la maison.

 

O.D 

Faisons un rêve

de Sacha Guitry, mise en scène de Nicolas Briançon

Avec Nicolas Briançon, Marie-Julie Baup, Eric Laugerias et Michel Dussarat.

au théâtre de la Madeleine

 

 

 

 

 

 

 

 

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